Perspectives d’outre-monde : Chateaubriand réinventeur des Mémoires

Séminaire « Usages des Mémoires » – Université de Rouen, 15 décembre 2021

Je me cite (je ne suis plus que le temps)

Chateaubriand, Vie de Rancé[1]

L’art de la distance : congédier Retz et Saint-Simon

         De Saint-Simon, Chateaubriand dit qu’il écrivait « à la diable, des pages immortelles[2] », dénonçant toutefois le bavardage incessant qui est le sien dans ses Mémoires dans Vie de Rancé (1844) en adoptant une formule avoisinante : 

C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à lui ; il écrivait à la diable pour l’immortalité[3].

L’horizon visé par Saint-Simon comme par Chateaubriand demeure l’immortalité, c’est-à-dire la postérité : si Saint-Simon écrit très vite, au fil de la plume, ce dont son style se ressent, Chateaubriand écrit quant à lui bien différemment, la longue entreprise des Mémoires d’outre-tombe s’étendant sur des décennies, de 1821 à sa mort, en 1848, le dernier manuscrit préservé en intégralité – dite « copie notariale » – étant daté de 1847 de la main de son secrétaire Pilorge (Chateaubriand étant paralysé et ne pouvant plus écrire). Loin de composer à la hâte pour la postérité, Chateaubriand compose au fil des années et réécrit en permanence ses Mémoires, au point qu’il en vienne à déclarer, dans sa « préface testamentaire » de 1833 : 

J’ai mis à composer ces Mémoires une prédilection toute paternelle ; je désirerais pouvoir ressusciter à l’heure des fantômes pour en corriger les épreuves : les morts vont vite[4].

 Obsédé par l’idée de rendre une œuvre impeccable qui puisse constituer un monument[5], il ajoute sans cesse puis retranche, au contraire de Montaigne qui farcit sans supprimer : il s’agit pour lui d’écrire comme il en a l’habitude – en compilant. Ses Mémoires se constituent comme une œuvre somme, un creuset qui vient récupérer la quintessence d’autres œuvres, notamment ses voyages, dont des pages sont réécrites pour l’occasion, donnant lieu à un florilège de passages choisis, souvent des morceaux de bravoure stylistique, et inédits : ainsi ajoute-t-il des pages à son voyage en Amérique au sein des Mémoires d’outre-tombe, car ce voyage avait été écrit à la hâte, sans doute aussi pour l’immortalité, lors de la composition de ses Œuvres complètes chez Ladvocat, en 1827. En revenant sur l’épisode américain, Chateaubriand remodèle, ajoute, sélectionne : ses Mémoires deviennent l’antichambre du compilateur qui recycle ses belles pages pour en faire le florilège de son talent. 

Il n’en demeure pas moins que, par un glissement intéressant, la référence saint-simonienne hante la Vie de Rancé (29 occurrences) bien plus que les pages des Mémoires d’outre-tombe (4 occurrences seulement). Nous aurons à retrouver ce décalage qui fait verser non plus la référence mais le genre mémorialiste en dehors des Mémoires, étendu ici à une vie de Saint qui n’est qu’une autobiographie déguisée[6]ailleurs au genre connexe du récit de voyage. Si l’évocation de Mirabeau se fait sous les auspices de l’écriture commune – « à la diable » – qu’il partage avec Saint-Simon, griffonnant ses discours au kilomètre, le mémorialiste revient sous la plume de Chateaubriand pour qualifier la nature des échanges épistolaires entre Napoléon et Sélim III, sultan de l’Empire Ottoman, à l’époque du Consulat, y voyant une « charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant bec à bec, comme aurait dit Saint-Simon[7] ». La truculence de la formule empruntée signale que, si Saint-Simon demeure discret sur le plan de la référence explicite dans les Mémoires d’outre-tombe, il hante l’esprit de Chateaubriand lorsqu’il les compose. Quand il considère l’impassibilité de Lord Londonderry, c’est encore une expression truculente de Saint-Simon qui lui revient à l’esprit pour qualifier son attitude : « On ne savait ce qu’on devait croire de ce qu’il montrait ou de ce qu’il cachait. Il n’aurait pas bougé quand vous lui auriez lâché un saucisson[8] dans l’oreille, comme dit Saint-Simon[9]. ». En évoquant le duc de Marlborough, il convoque encore Saint-Simon pour en faire le portrait cruel par procuration : « C’était, selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec des yeux un peu jaloux, plein de feu et d’esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition[10]. ». La cruauté et la verve critique sont sans nul doute l’un des points communs entre Chateaubriand et les mémorialistes d’Ancien Régime qui occupent son esprit lorsqu’il compose ses propres Mémoires d’outre-tombe

Les références au cardinal de Retz et à ses Mémoires sont tout aussi parcimonieuses dans lesMémoires d’outre-tombe (on en compte seulement 4 contre 35 dans Vie de Rancé). C’est en composant la Vie de Rancé (publié en 1844) que Chateaubriand se replonge dans les Mémoires de Retz et Saint-Simon, qui saturent le texte de cette vie de saint détournée. Dans les Mémoires d’outre-tombe au contraire, Retz est boudé par Chateaubriand abordant la question de l’ancienne société romaine, déclarant : « Le cardinal de Retz n’apprend rien sur les mœurs romaines. J’aime mieux le petit Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689 : il célèbre ces vignes et ces jardins dont les noms seuls sont un charme[11]. ». Pourtant, Chateaubriand l’a lu attentivement mais il ne fait que l’évoquer au débotté, comme au livre XXX de ses Mémoires d’outre-tombe, les intrigues de conclave et donc l’inévitable Retz. Comme pour Saint-Simon, il dépeint le conclave de 1655 en prélevant des expressions du cardinal mémorialiste qui donnent au récit une saveur pittoresque : 

Vient ensuite à Rome, du temps d’Olimpia, le cardinal de Retz, qui, dans le conclave après la mort d’Innocent X, s’enrôla dans l’escadron volant, nom que l’on donnait à dix cardinaux indépendants ; ils portaient avec eux Sacchetti, qui n’était bon qu’à peindre, pour faire passer Alexandre VII, savio col silenzio, et qui, pape, se trouva n’être pas grand-chose[12].

            « Bon qu’à peindre » est une expression que le cardinal de Retz emprunte déjà à Ménage, signe que l’art de citer les paroles savoureuses fait partie de l’écriture mémorialiste à part entière, centon de bons mots et de maximes frappantes retraçant la saveur philosophique d’une époque peinte à grands traits vifs et colorés. Mais si le cardinal de Retz semble quelque peu évacué du champ de l’écriture des Mémoires par la rareté de ses évocations dans le corps du texte, lorsqu’il est mentionné, c’est parfois pour mettre en valeur la sûreté de son jugement sur l’histoire. Ainsi, Chateaubriand en vient à le citer comme argument d’autorité en tant qu’auteur de « belles paroles » après le récit qu’il a fait des « misères du conclave », ajoutant entre virgules que son « opinion n’est pas suspecte[13] ». Il y a peut-être une occurrence encore plus significative, qui prend place dans le « supplément aux Mémoires » où Chateaubriand retrace la « généalogie » de sa famille et où il rencontre son propre nom dans les mémoires même du cardinal, s’interrogeant à propos de Gabriel, petit-fils de Théaude de Chateaubriand, en ces termes : « Ce Chateaubriand était-il celui dont on trouve le nom dans les Mémoires du cardinal de Retz[14] ? », citant à l’appui les livres 3 et 4 des Mémoires de ce dernier où apparaît ce nom.

         Si Chateaubriand déclare au début de ses Mémoires « je préfère mon nom à mon titre[15] », lui qui a rêvé, d’abord dans l’Essai sur la littérature anglaise (1836) puis dans les Mémoires d’outre-tombe sur la filiation des « génies-mères » (nous y reviendrons), serait sans aucun doute tenté par une telle filiation de génies mémorialistes, menant de Philippe de Commynes à Retz puis Saint-Simon et lui-même. S’il se revendique volontiers à plusieurs reprises de Froissart, et donc du genre historique des chroniques, c’est peut-être pour fortifier son ethos d’historien et crédibiliser son discours pour placer ses Mémoires sous l’égide des racines médiévales de l’aristocrate qu’il est et demeure, rang auquel ce genre d’écrit est associé de manière inaliénable. Froissart, avec « Thibaut, comte de Champagne » et « Villehardouin » ou encore « Joinville » forment une constellation de chroniqueurs médiévaux qui demeurent des exemples de la méthode qu’il entend suivre dans ses Mémoires car Froissart en particulier « va chercher l’histoire sur les grands chemins ». Chateaubriand expose ainsi sa propre ambition dans ce sillage, dans sa « préface testamentaire » de 1833 :

Si j’étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l’épopée de mon temps, d’autant plus que j’ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles[16].

            C’est son vieux rêve épique que Chateaubriand concrétise avec ses Mémoires en adoptant le point de vue élevé et distant de l’outre-tombe qui donne sa particularité à son œuvre et un relief sans commune mesure à la fresque de l’époque qu’il retrace en la teignant de la gravité du temps perdu, en lui conférant la patine de ce qui fut, l’auguste solennité d’un monde mort qu’il réveille sous nos yeux[17]. Il part comme les chroniqueurs médiévaux visiter des terres abandonnées, celles de son passé, celles d’un Ancien Régime effondré par la Révolution. Et s’effondre avec lui en partie le genre même des Mémoires aristocratiques qui avait consacré son triomphe mondain et préfiguré sa chute. Chateaubriand déclare qu’il a enterré son siècle. Par ses Mémoires, il soulève le voile sépulcral qui le recouvre pour faire parler les morts avec la voix d’un mort qui s’exprime, par anticipation, depuis sa tombe. Mais n’anticipons pas, justement, sur cette perspective traitée un peu plus loin dans le cours de mon propos. Dans ce fleuve du temps qu’il parcourt, penchons-nous tout d’abord vers les vestiges qui subsistent de l’ancien modèle des Mémoires chez Chateaubriand pour mieux ensuite saisir avec plus de relief les innovations qu’il apporte.

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Vestiges des Mémoires d’Ancien Régime

Pour Chateaubriand en effet, « le passé ressemble à un musée d’antiques ; on y visite les heures écoulées ; chacun peut y reconnaître les siennes[18] ». Ce que l’on peut y reconnaître également, c’est la manière, par-delà le regard d’aigle adopté, des mémorialistes traditionnels : la naissance à augure rappelant celle du cardinal de Retz, l’art des maximes et des portraits et la perspective crépusculaire propre à Saint-Simon. 

         Dans Vie de Rancé, fragment tombé des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand n’est pas tendre avec le cardinal de Retz, qualifié d’« idole des mauvais sujets » et dont le portrait physique qu’il fait de lui, dans la tradition des Mémoires aristocratiques, est au vitriol : 

Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains ; il ne savait pas se boutonner. La duchesse de Nemours confirme ce portrait de Tallemant des Réaux : « Le coadjuteur vint, dit-elle, en habit déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite, en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses jambes tortues ; et il ajouta encore à tout le ridicule qu’il lui donna que s’il revenait une seconde fois déguisé, il l’en avertirait, afin qu’il se cachât pour le voir, et que cela le ferait rire. »

Les portraits du cardinal de Retz n’offrent pas ces difformités : dans l’air du visage il a quelque chose de froid et d’arrogant de M. de Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l’évêque d’Autun. 

            Malgré la rudesse de ce portrait physique et la manière dont il donne de lui une image caricaturale dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand semble s’inspirer du motif de la naissance à augure pour s’attribuer à lui aussi, comme au cardinal, une destinée hors du commun, tout en reprenant le motif mélancolique de la naissance mortelle, qui cause le trépas maternel (présent dès Tristan et Yseut, donnant son nom à Tristan, repris par Rousseau ensuite), sa mère ne mourant pas mais lui et elle courant le risque du trépas. L’héroïsation du personnage principal des Mémoires, appelé à devenir mémorialiste, débute donc par la naissance à augure, lieu commun antique qui fait intervenir un événement surnaturel ou merveilleux le jour de la naissance d’un être ainsi promis à une destinée hors du commun. Le jour de la naissance de Paul de Gondi, alias le cardinal de Retz, l’on pêcha ainsi un poisson spectaculaire dans les eaux de la propriété familiale : 

Je sors d’une maison illustre en France et ancienne en Italie. Le jour de ma naissance, on prit un esturgeon monstrueux dans une petite rivière qui passe sur la terre de Montmirail, en Brie, où ma mère accoucha de moi. Comme je ne m’estime pas assez pour me croire un homme à augure, je ne rapporterais pas cette circonstance, si les libelles qui ont depuis été faits contre moi, et qui en ont parlé comme d’un prétendu présage de l’agitation dont ils ont voulu me faire l’auteur, ne me donnaient lieu de craindre qu’il n’y eût de l’affectation à l’omettre[19].

            Sous les dehors de la fausse modestie, Retz dépeint sa naissance comme une naissance à augure. S’il laisse l’interprétation d’agitateur né à d’autres, Chateaubriand pour sa part interprète lui-même la tempête exceptionnelle qui a lieu lors de sa naissance comme le signe évident de l’agitation de sa vie à venir :

J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. […] Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées[20].

            Chateaubriand se voit « inflig[er] la vie » comme une correction et, par une rhétorique relevant de la même fausse modestie que celle du cardinal de Retz, se fait non plus élu par les autres mais par la négative, né pour le malheur, voué à souffrir plus que les autres. La naissance est déjà souffrance et appel du tombeau à venir. Qu’il manque de périr de la fièvre lorsqu’il est blessé puis exilé en Angleterre en 1793, qu’il manque de se faire dévorer par des requins au large des côtes américaines ou encore de tomber corps et bien dans le gouffre de la cataracte de Niagara, Chateaubriand n’a de cesse que de présenter sa vie comme en tension vers la tombe. Il est plus survivant que vivant. Le grand lamento des mémoires n’est autre que le chant du cygne de celui qui a eu le malheur de survivre à tous ceux qu’il aimait, motivant le fameux appel des morts du Congrès de Vérone. Ainsi Chateaubriand se rêve-t-il logiquement comme déjà mort, anticipant et parlant depuis son « tombeau »[21]. Cet exorcisme littéraire fait sa singularité par rapport à Retz ou Saint-Simon, qui mesurent leur passé à distance mais s’envisagent moins comme déjà morts que comme les relecteurs de l’histoire (pour Retz) ou les prophètes d’un monde appelé à s’écrouler et dont on égrène les signes de la décadence (pour Saint-Simon). Alors, le mémorialiste se fait volontiers moraliste (mémoraliste ?) par l’art consommé des maximes.

Dans Vie de Rancé, Chateaubriand évoque le cardinal de Retz « qui lâchait indifféremment des apophtegmes de morale et des maximes de mauvais lieux, écrivait ses Mémoires lorsqu’on croyait qu’il pleurait ses péchés. Il disait de Mme de Montbazon « qu’il n’avait jamais vu personne qui eût montré dans le vice si peu de respect pour la vertu[22] ». ». L’on sait combien Retz comme Saint-Simon font des maximes la quintessence des leçons qu’ils tirent sur le monde en décadence dont ils font la satire et le tableau mordant. Chateaubriand n’échappe pas à cette règle, ayant une prédilection pour les maximes non pas « de mauvais lieux », écrites avec une encre trempée dans le fiel, mais plus métaphysiques ou poétiques parfois. Ainsi en est-il de ses réflexions sur le temps : « la vieillesse est une voyageuse de nuit ; la terre lui est cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au-dessus de sa tête[23] » ; « ce n’est pas l’homme qui arrête le temps, c’est le temps qui arrête l’homme[24] » ; « mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune, que d’en être chassé par le temps[25] » ; « le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre œil et la lumière[26] » ; « le temps nous engloutit et continue tranquillement son cours[27] » ; « le temps est une sorte d’éternité appropriée aux choses mortelles ; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les œuvres qu’il accomplit[28] ». L’on pourrait continuer longtemps cette liste qui dessine, au fil des Mémoires, les contours d’une philosophie du temps par maximes interposées, leçons de son expérience du monde à recomposer comme une mosaïque. 

Persuadé qu’« on ne triomphe du temps qu’en créant des choses immortelles », Chateaubriand crée ainsi une œuvre-monument, un « édifice qu’[il] bâti[t] avec des ossements et des ruines[29] », comme Proust constituera ensuite une œuvre cathédrale, pour la postérité. Ainsi ces maximes sont-elles un moyen de s’élever, dans la plus pure tradition mémorialiste, non pas simplement au-dessus des hommes comme ses devanciers, mais au-dessus du monde et du temps, par l’expression d’une pensée transcendante et universelle. Il ne renonce pas pour autant au projet de peindre ce monde qu’il a vu sous les dehors de la satire et sacrifie à la mode de la galerie de portraits, à sa manière, celle du parallèle emprunté à Plutarque. Lui-même se compare à Napoléon, nés tous deux la même année, à peu de temps d’intervalle comme il le précise dans une note : « vingt jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une autre île, à l’autre extrémité de la France, l’homme qui a mis fin à l’ancienne société, Bonaparte ». Mais Chateaubriand, qui se plaît à voir Saint-Malo comme une île, dévoie ce parallèle et tisse le lien de sa rivalité avec Napoléon tout au long de ses Mémoires. Déjà, dans Voyage en Amérique, en 1827, le parallèle de Bonaparte et de Washington tournait à l’avantage de l’Américain pour servir le blâme sévère de l’Empereur qui depuis, l’a exilé à la Vallée-aux-Loups après qu’il l’a comparé à Néron[30]. Repris dans les Mémoires, ce parallèle en anticipe un autre, à l’autre extrême de l’œuvre, celui de Fouché et Talleyrand : « Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît[31]. ». Le portrait de Talleyrand, détesté par Chateaubriand, est évidemment à charge, comme bon nombre des portraits qui constellent les Mémoires. Cet art, hérité de Retz et Saint-Simon inscrit de toute évidence Chateaubriand dans cette lointaine tradition, comme la perspective qui est la sienne, de se placer en position crépusculaire, pour contempler la fin d’un monde.

Saint-Simon percevait ainsi dans les manifestations du grand monde les stigmates d’une décadence qui emporterait tout et anéantirait la société qu’il dépeint, d’où l’urgence de la décrire. Chateaubriand, lui, peint trop tard un monde évanoui. Il ne se contente pas de décrire la Cour mais aussi l’univers spécifique qui fut celui de la société de sa grand-mère et du Saint-Malo d’antan : « Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi[32]. ». L’expression des vanités est l’une des cordes qui vibre le plus souvent dans la mélodie désenchantée des Mémoires. Lorsqu’il retrace son départ de Combourg, le château familial, constatant qu’il ne reconnaissait même plus son Saint-Malo natal, si changé, il déclare ainsi : « Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde s’était écroulé[33]. ». Ce sentiment profond d’enterrer son siècle et d’en faire la longue oraison funèbre parcourt tout le texte des Mémoires, rejoignant la perspective crépusculaire adoptée par Saint-Simon mais aussi la relecture de la Fronde qu’opère le cardinal de Retz, plus soucieux néanmoins de réhabiliter sa propre figure décriée et calomniée à ses yeux pendant cet épisode essentiel de l’Histoire.

L’originalité de Chateaubriand est donc à chercher ailleurs, sans aucun doute dans sa position intermédiaire – entre deux siècles – mais aussi d’initiateur du romantisme en France. Comme nous allons le voir, la visée mémorialiste trouve chez lui un terrain d’expression plus vaste que le simple texte des Mémoires, immense œuvre-somme qui compile les écrits d’une vie et où il s’inspire autant de Rousseau autobiographe qu’il se projette en prophète au-delà du temps pour donner une forme hybride et éclatée aux Mémoires.

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Extension du domaine des Mémoires

Que faut-il entendre lorsque Chateaubriand déclare, dans la préface de la première édition de son récit de voyage Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) : « Je prie donc le lecteur de regarder cet Itinéraire moins comme un Voyage que comme des Mémoires d’une année de ma vie[34]. » ? Sans aucun doute qu’à ses yeux, le récit de voyage, genre nouvellement conçu par son biais comme ayant une vocation littéraire, n’est autre qu’une antichambre de ses Mémoires tant s’y retrouve leur composante hybride, à savoir la persistance du discours historique, de la posture de témoin de son siècle, de l’écriture sentencieuse et de l’art du portrait associés à l’inflexion autobiographique héritée du modèle rousseauiste. Dans l’Itinérairecomme dans Voyage en Amérique, ne trouve-t-on pas cette élévation du propos qui tire des leçons de l’expérience et dessine la silhouette des grands hommes rencontrés ? Ainsi du parallèle entre Bonaparte et Washington, déjà contenu dans Voyage en Amérique, repris ensuite dans le texte des Mémoires. Par un travail de refonte admirable, Chateaubriand fait en effet de son œuvre-somme la synthèse de ses ouvrages précédents, faisant œuvre de « mosaïste » selon l’expression de Jean-Christophe Cavallin[35]. Volontiers compilateur des œuvres des autres pour se les approprier et les sublimer par son style, ce dont témoignent ses premières œuvres comme l’Essai sur les révolutions (1797) ou Génie du Christianisme (1801), Chateaubriand procède très souvent par réécriture. Ainsi, ses errances à Combourg, constituant le livre III des Mémoires d’outre-tombe, ne sont que la réécriture autobiographique de la fiction de sa vie donnée dans René (1802). Plus largement, les trois premiers livres, qu’il nomme ses « juveniles[36] » sur le modèle latin, relèvent davantage du genre autobiographique initié par Rousseau dans ses Confessions, le monde du moi l’emportant sur le moi qui regarde le monde, optique privilégiée du genre mémorialiste. Cette hybridité des Mémoires de Chateaubriand s’adjoint à ce procédé de recyclage et d’extension du domaine mémorialiste à d’autres ouvrages où le Moi trouve à s’épancher : le récit de voyage et la Vie de Rancé, où il réécrit sa vie à travers celle de l’abbé de La Trappe. Ce qui fait également éclater le modèle des Mémoires et sa cohésion propre est aussi la tendance digressive de Chateaubriand, souvent enclin à l’épanchement mélancolique, méditatif et rêveur. Au gré de ce qu’il nomme des « incidences », Chateaubriand se donne le droit de parler d’autres sujets, de faire des écarts avec la trajectoire de son existence, abordant ainsi l’Ancien Canada, la littérature anglaise – en particulier ses romans –, la description de Prague, de la bohème, ou encore de la ville de Venise. 

         Mais c’est peut-être la posture d’outre-tombe qui donne aux Mémoires de Chateaubriand leur singularité : s’inscrivant non seulement dans une visée rétrospective mais aussi dans une visée prospective, tournée vers la postérité et les peintres nouveaux[37], la fin des Mémoires déroule une étonnante méditation sur l’avenir du monde qui donne à son texte une résonance prophétique. En déclarant « j’ai toujours supposé que j’écrivais assis dans mon cercueil[38] », Chateaubriand anticipe sa mort et contrecarre l’avancée inéluctable du temps : ainsi, comme le dit John E. Jackson, il fonde une écriture au présent par « cette mémoire au futur » où « le Je se reconnaît déjà dans sa vérité à venir. Le point de vue de la mort est donc, en définitive, ce qui rend plausible le point de vue de la totalité[39]. ». La perspective posthume est la condition d’un point de vue élevé, distant, épique, qui permet d’agiter les ombres du passé pour mieux ensuite s’en détourner et appréhender l’horizon de l’avenir : « je préfère parler du fond de mon cercueil ; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre[40] ». La dynamique des Mémoires d’outre-tombe tire sa force de ce paradoxe fertile : c’est en se plongeant dans le « monde mort » du passé que l’on peut l’exorciser et l’invoquer comme des mânes à faire surgir d’entre les morts. Une fois les spectres agités et la comédie du monde disparu rejouée, l’on peut alors se tourner résolument vers l’avenir, « le crucifix à la main ».

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« Le crucifix à la main » : l’ombre de Dante 

Dans la longue méditation à laquelle il se livre sur les génies-mères dans son Essai sur la littérature anglaise, Chateaubriand voit en Dante l’un de ces relais qui ont fondé l’aristocratie de la pensée à travers les siècles, remontant à Homère, qui a « fécondé l’antiquité » là où Dante « a engendré l’Italie moderne[41] ». Il semble aussi avoir fortement influencé Chateaubriand, comme l’a bien montré Edoardo Costadura après Raymond Pouilliart[42]. Comme Dante qui, au début de la Divine Comédie, visite l’outre-monde des Enfers, Chateaubriand traverse par la pensée le monde des morts qu’il a connus vivants depuis l’outre-tombe. Au cœur de ses Mémoires, il se fait ainsi l’effet d’être le Dante de son époque, faute d’avoir pu en être l’Homère, voué à agiter des ombres en croyant lui-même avoir sombré dans le royaume de l’Hadès : 

Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant des ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon s’il n’a passé à travers la tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres trouvent une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle ; qu’un de mes amis s’en aille de la terre, c’est comme s’il venait demeurer à mes foyers ; il ne me quitte plus. A mesure que le monde présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les frais de leur mépris en ce qui me touche : je ne m’aperçois même pas de leur existence[43]

            La porte des Enfers devient chez Chateaubriand la première page ouverte de ses Mémoires. Elle révèle le ballet des fantômes qui ont agité son monde et peuplent encore son esprit. En se faisant l’aède moderne de sa vie et de son temps vu à travers le prisme de la tombe, Chateaubriand rivalise avec l’auteur de La Divine Comédie. Son guide est moins le poète Virgile que sa perpétuelle mélancolie qui l’entraîne de déploration en déploration à travers l’immense et sublime vallée de larmes littéraire que constitue son œuvre-monument.

Sébastien Baudoin.

©SébastienBAUDOIN2021. Tous droits réservés.


[1] Chateaubriand, Vie de Rancé, in Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1969, t. I, livre III, p. 1082.

[2] MOT, I, 5, 12 (livre de Poche).

[3] Vie de Rancé, livre IV, op. cit., p. 1088.

[4] « Préface testamentaire », in MOT, pochothèque, t. I, p. 1542.

[5] Il déclare ainsi à la toute fin de ses Mémoires : « grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé. » (MOT, ibid., II, XLII, 18, p. 1030).

[6] Nous l’avons montré dans notre article « Chateaubriand auto-biographe : fragments de Rancé », in T(r)opics, n°2, « Varia », Université de la Réunion, 2015. Publication en ligne :  http://tropics.univ-reunion.fr/accueil/numero-2/ii-varia/sebastien-baudoin/.

[7] MOT, ibid., II, XX, 11, p. 273.

[8] « Long rouleau de toile goudronnée, rempli de poudre et attaché à une fusée. » (Jean-Claude Berchet, in Chateaubriand, MOT, ibid., II, note 1, p. 1063).

[9] Ibid., II, XXVII, 6, p. 101.

[10] Ibid., II, XXXVI, 7, p. 674.

[11] Ibid., II, XXIX, 7, 209.

[12] Ibid., II, XXX, 2, p. 284.

[13] Ibid., p. 285.

[14] MOT… [réf. présente dans la version Livre de poche mais pas repris en Pochothèque].

[15] MOT, ibid., I, I, 1, p. 121.

[16] MOT, ibid., I, « préface testamentaire », p. 1541.

[17] Ses Mémoires constituent à ses yeux une véritable entreprise incantatoire de résurrection, comme il le précise au moment où il en fait le bilan au livre XIII : « il s’agit de réveiller des effigies glacées au fond de l’Eternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie » (MOT, ibid., I, XIII, 2, p. 612). Cela anticipe sur la formidable clausule de l’œuvre où il descend dans la tombe « le crucifix à la main ».

[18] MOT, II, XXXI, 1, p. 347.

[19] Retz, Mémoires, Paris, Gallimard, « Folio classiques », 1984, p. 56.

[20] MOT, op. cit., I, I, 2, p. 128.

[21] C’est un leit motiv des Mémoires d’outre-tombe, comme dans ce passage où, faisant le point sur le chantier de ses Mémoires, Chateaubriand déclare : « Ne suis-je pas moi-même quasi mort ? » (MOT, op. cit., I, XIII, 2, 612)

[22] Chateaubriand, Vie de Rancéop. cit., I, p. 1014.

[23] MOT, ibid., II, XLII, 7, p. 980.

[24] MOT, ibid., I, IV, 1, p. 226.

[25] MOT, ibid., I, VIII, 7, p. 430.

[26] MOT, ibid., I, X, 5, p. 511.

[27] MOT, ibid., I, XXII, 6, p. 1045.

[28] MOT, ibid., II, XXVIII, 17, p. 175.

[29] MOT, ibid., I, VI, 1, p. 320-321.

[30] La fameuse formule, venue sous sa plume dans un compte rendu du Voyage en Espagne de M. de Laborde donné au Mercure de France du 4 juillet 1807 est la suivante : « C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire ». Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand raconte que « Napoléon s’emporta », déclarant : « Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries » (MOT, ibid., I, XVIII, 5, 826).

[31] MOT, ibid., II, XXIII, 20, p. 1202.

[32] MOT, ibid., I, I, 4, p. 135.

[33] MOT, ibid., I, III, 14, p. 220.

[34] Itinéraire de Paris à Jérusalem, in Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 701.

[35] Dans son livre Chateaubriand mosaïste, Fiorini, 2000.

[36] MOT, ibid., I, II, 6, p. 181.

[37] « Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent d’autres peintres : à vous, messieurs. » (MOT, ibid., p. 1030).

[38] MOT, « préface testamentaire », ibid., I, p. 1543.

[39] John E. Jackson, Mémoire et subjectivité romantique, « Chateaubriand », Paris, José Corti, 1999, p. 85.

[40] MOT, « Avant-propos », op. cit., I, p. 111.

[41] Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, Paris, STFM/Garnier, 2012, p. 303.

[42] Edoardo Costadura, « Parmi les ombres. Chateaubriand et Dante », Littérature, 2004, n°133, p. 64-75.

[43] MOT, ibid., I, XXIII, 7, p. 1148.

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