L’écoimaginaire

Pour une théorie écoimaginaire

Il est devenu de nos jours très courant, dans le domaine universitaire, de se réclamer de la géographie ou plus encore de l’écologie pour orienter ses recherches vers un domaine porteur venu des États-Unis, qui puisse donner un nouveau souffle à des études traditionnelles qui peinent à se renouveler. Ces dernières années, se sont succédées de multiples écoles en « géo- » :géocritique de Bertrand Westphal, géopoétique de Kenneth White, mais dont le présupposé géographique, spatial, cartographique cadre mal avec notre perception imaginaire de la nature. D’autres écoles en « éco- » ont vu le jour également, davantage centrées sur l’étude non du milieu géographique, mais de la vie qui s’y exprime, avec toujours en arrière-plan une volonté de placer l’accent sur la préservation de la nature (écologie) décrite par ce biais : l’écocritique (qui analyse les rapports entre les humains et la nature à des moments précis de l’histoire) et l’écopoétique (de « oïkos », habitat ; et « poïen », faire / créer, qui étudie la représentation des liens entre nature et culture, humain et non humain), qui en est une branche particulière. Pourquoi donc ajouter à ces ramifications déjà nombreuses une nouvelle, l’écoimaginaire ? C’est qu’il nous semble que, dans ces relations étudiées dans le champ de ce qu’il est convenu désormais d’appeler les « humanités environnementales », l’imaginaire est le parent pauvre de ces études.

            Nous entendons l’imaginaire dans le sens que lui donnèrent Bachelard, puis Gilbert Durand et après eux Jean-Pierre Richard, un réseau d’images qui font système, suscitées par le contact avec la nature, et dont le texte littéraire rend compte de manière explicite, mais le plus souvent implicite. La Nature, qui nous est extérieure, est sujette, dans sa représentation littéraire, à être envahie par la Culture de l’être qui la perçoit, pour l’investir plus globalement du champ de sa vie intérieure. Or, il nous semble que cette étude des représentations imaginaires de la nature est encore à faire dans de larges perspectives et pour un large ensemble d’écrivains dans le monde entier. La rêverie bachelardienne sur les éléments est en cela un point de départ fondamental, qui peut trouver à se ressourcer à l’aune des systèmes de représentation de l’imaginaire humain décrits dans l’ouvrage fondateur de Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) et parachevé par Jean-Pierre Richard dans son œuvre critique. Parmi elle, Paysage de Chateaubriand (1967) indique la voie à suivre sur le mode de l’analyse de l’imaginaire de la nature à travers le paysage littéraire chez un auteur particulier. Il nous semble cependant que cette étude doit et peut être élargie au concept plus large de Nature, en étudiant la manière dont elle sollicite certains champs de l’imaginaire, afin de percevoir comment une configuration naturelle (montagne, lac, mer, horizon, plaine, forêt, jardin…) peut appeler systématiquement ou non un type de représentation littéraire particulier où se révèle un système d’images et de figuration particulier. Il s’agit par cette analyse écoimaginaire de saisir comment le texte littéraire vient encoder un système de représentations propre à un rapport à la nature singulier, créant un ensemble artistique qui exprime le lien de l’homme avec son environnement. En cela, la longue tradition française des études de l’imaginaire peut servir de modèle et d’inspiration à toute une génération de chercheurs qui, par l’étude écoimaginaire, peuvent sonder les manifestations de l’imaginaire à travers les représentations littéraires de la nature et essayer d’y percevoir des constantes comme des particularités, permettant ainsi de mieux comprendre et analyser la vie de l’esprit et les rapports complexes que l’homme établit avec la Nature.

Sébastien Baudoin

02 octobre 2022.

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