« Chateaubriand et l’Amérique »

L’Amérique, cet outre-monde.

De l’Armorique à l’Amérique, il n’y a qu’un pas : lorsque Chateaubriand enfant erre sur la grève de Saint-Malo, lorsque son regard, un peu plus tard, se perd dans la forêt des mâts des navires oscillant au gré du vent dans le port de Brest, son esprit vogue déjà au-delà de l’océan. Ca n’est pas encore l’Amérique qui se dessine à l’horizon de l’enfant de Combourg, fils du vent et des flots, mais l’ailleurs comme salut et comme libération d’un monde trop vite circonscrit. Déjà, à Combourg, dans ce qu’il nomme ses « années de délire », Chateaubriand parcourt à grandes enjambées la lande et la forêt qui entourent le « toit paternel ». Dans son « donjon », le vol nocturne des chouettes dessine sur le mur un théâtre d’ombre qui l’hypnotise et l’effraie tout à la fois. Avec Lucile, sa sœur, lors de leurs promenades complices, la naissance de la Muse consacre les premiers élans littéraires : « tu devrais peindre cela » est le fameux sésame qui ouvre au « chevalier » Chateaubriand la voie royale des Lettres. Né en 1768, pendant une tempête comme il se plait à le croire dans les MOT, Chateaubriand est, dès son plus jeune âge, confronté aux grands espaces : forêt ou océan, landes ou rivages, le paysage résonne en lui comme un appel venu du grand tout, du grand large où il rêve de se plonger comme les marins de Saint-Malo. 

L’Amérique devient alors le premier pôle de fascination qui catalysera les envies d’ailleurs du jeune Chateaubriand, avant le rêve oriental du nouveau pèlerin à Jérusalem. Le Nouveau- Monde, territoire vierge et sauvage, est vu par lui comme un Eden retrouvé, un paradis où les premiers hommes primitifs, tels que Rousseau les a décrits, vivent en harmonie avec la Grande Nature. Voyager en Amérique revient à retourner aux origines de l’humanité, à refonder le lien avec la Nature et le monde. Mais, comme nous le verrons, Chateaubriand fait aussi de l’Amérique le lieu où son talent trouve sa pleine expression. La Muse, née à Combourg, s’exprime en Amérique comme dans sa terre d’élection. 

Suivons donc à présent Chateaubriand dans son périple américain, des origines du voyage à sa conclusion légendaire, où l’expérience de la tempête rejoint le modèle mythique de L’Odyssée d’Homère. 

*

Les origines du voyage et le départ en Amérique. 

Aux origines du grand départ pour l’Amérique figurent une faisceau d’obsessions : « une idée me dominait », dit Chateaubriand dans ses MOT, « l’idée de passer aux Etats-Unis ». Il s’agit tout d’abord de « chercher [sa] renommée dans la solitude », mais surtout, il déclare à Panat, ami de Fontanes, son mentor : « je cherche du nouveau ! », « il n’y a rien à faire ici ; le roi est perdu et vous n’aurez pas de contre-révolution ». Ce départ est bel et bien un nouveau souffle, une renaissance fermement décidée : « je vais dans les forêts », ajoute-t-il en élève de Rousseau, « j’émigre du monde. Je mourrai en route ou je reviendrai quelque chose de plus que je serai parti ! ». Il rêve alors d’emporter dans ses « courses fantastiques dans les forêts du Nouveau- Monde » sa Sylphide créée à Combourg. 

Mais il convient de revenir un peu en arrière si l’on veut comprendre les motivations d’un jeune aristocrate breton voulant franchir l’océan pour rejoindre l’inconnu. Si l’on en croit George D. Painter, biographe de référence du premier Chateaubriand, « c’est en mars 1790 seulement qu’il décida de se rendre non à Saint-Domingue mais aux Etats-Unis » mais son rêve américain remonte bien avant, «lorsqu’en 1784 à Combourg, le soir de la Toussaint, les capucins missionnaires avaient parlé de leur vie chez les Peaux-Rouges, et aussi au printemps de 1786, lorsqu’il annonça à son père, qui ne s’y opposa pas, son intention « d’aller au Canada défricher les forêts ». » Il les défrichera bien, mais plus poétiquement, à coup de plume. Un ouvrage essentiel, celui de l’Abbé Raynal, l’Histoire philosophique des deux Indes (1770), qu’il trouve dans le bureau de son père, lui fait premièrement rêver d’Orient et d’exotisme. Il aurait alors déjà rêvé d’écrire sur les Indiens d’Amérique, comme le révèle l’introduction d’Atala (1801) : « J’étais encore très jeune lorsque je conçus l’idée de faire l’épopée de l’homme de la nature ou de peindre les mœurs des Sauvages en les liant à quelque événement connu ». Mais il le précise aussitôt : « il fallait, à l’exemple d’Homère, visiter les peuples que je voulais peindre ». Plus tard, il ira en Orient « chercher des images » pour écrire son épopée chrétienne, Les Martyrs (1809). 

Mais, au-delà de la motivation littéraire, le « but utile » qu’il entend donner à son voyage est un but scientifique. Le jeune Chateaubriand se rêve en nouvel explorateur, en second Christophe Colomb. Painter révèle qu’« il décida de découvrir le passage du Nord-Ouest à pied en traversant le continent américain pour atteindre la mer la plus éloignée, et de revenir en longeant les côtes arctiques jusqu’au Labrador, puis New-York, la France et la gloire » (193). Il suivra l’itinéraire d’un autre explorateur illustre, Jonathan Carver. Au cœur de ce projet, un homme : M. de Malesherbes. Chateaubriand prétend, dans les MOT, qu’il lui « montait la tête sur ce voyage ». En réalité, le jeune François-René est aussi exalté que son vieil aîné, qui regrette d’être trop âgé pour l’accompagner dans son périple. « Le nez collé sur des cartes », épluchant des ouvrages de botanistes (« Déjà, je me croyais un Linné ») et de grands voyageurs, les deux hommes passent l’été et l’automne 1790 à préparer ce fabuleux projet qui, comme on le voit, ne fut pas le fruit de l’improvisation. Hanté par la découverte de la source mythique du Mississipi, François-René se voit en pionnier, arpenteur des « solitudes polaires », ouvrant la voie à de nouvelles voies navigables. Faute d’y parvenir dans les faits une fois sur le sol du Nouveau- Monde, il enverra son héros, Chactas, dans Les Natchez (1826) explorer ce qu’il nomme les « solitudes hyperboréennes », rejouant sur le mode romanesque, son voyage rêvé et inaccompli. La découverte d’un passage dans le Grand Nord américain s’inscrirait dans la lignée de Cook et Hearne. Mais la voie royale envisagée se heurtera aux réalités du terrain. 

A peine sorti de la maison de Malesherbes, plongé dans la France révolutionnaire et ses tourments, Chateaubriand décide de quitter Paris pour la Bretagne et d’embarquer à Saint-Malo. Auparavant, il prend soin d’aller rendre visite à Armand de la Rouërie, ancien camarade d’armes de Washington, devenu président des Etats-Unis d’Amérique : il le recommande et l’annonce à ce nouveau Cincinnatus comme son messager outre-Atlantique, talentueux et prometteur. Le départ pour l’Amérique se fait au gré d’un double déchirement : la visite à Combourg, château désormais désert, rongé par la verdure et hanté par les souvenirs des moments de jeunesse perdus, annonce les adieux à sa mère à Saint-Malo. Alors que la ville où il est né disparaît lentement à l’horizon, Chateaubriand sent le vent du large l’emplir d’espoir sur le Saint-Pierre, ce bateau de pêche dans lequel il embarque, le 7 avril 1791, avec « un groupe d’ecclésiastiques émigrants qui cherchaient à s’embarquer pour l’Amérique » (P, 214). 

La traversée est l’occasion de la naissance d’une amitié fugace avec Francis Tulloch, un jeune écossais voué à la prêtrise, mais aussi de la découverte de l’infini et du sentiment confus du divin, entre le ciel et la mer, deux infinis vertigineux : 

Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long de ses flancs. Des milliers d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l’infini dans le ciel et sur les flots. Jamais Dieu ne m’a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j’avais l’immensité sur ma tête et l’immensité sous mes pieds[1].

Embarqué, selon ses propres mots, sur le « palais de Neptune », dans une « hôtellerie errante », Chateaubriand contemple le ciel, récite des textes, lit Homère, s’exalte au gré des tempête et s’attire l’animosité des religieux présents sur le navire. Ses opinions philosophiques en font un « péril spirituel » pour le jeune Tulloch qui devient vite son compagnon de voyage. Après quatre semaines de voyage (P, 226), le 4 mai, les voyageurs parviennent aux Açores (MOT, 328), abordant à l’île Graciosa le 6 mai. Chateaubriand décrit avec poésie l’aspect de l’île, aussi beau que son nom le laisse présager : 

L’île entière, avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. 

Au fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de nuages, perçait, par-delà Graciosa, la perspective aérienne[2].

François-René, accompagné de Tulloch, entrent dans une chaloupe et accostent sur l’île. Le mémorialiste peint de nouveau un tableau superbe comme un avant-goût du Nouveau-Monde et de ses richesses perçues à travers le figuier chargé d’oiseaux multicolores : 

C’est sur un de ces figuiers que je vis s’abattre une compagnie de sarcelles bleues, non palmipèdes. L’arbre n’avait point de feuilles, mais il portait des fruits rouges enchaînés comme des cristaux. Quand il fut orné des oiseaux cérulés qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits parurent d’une pourpre éclatante, tandis que l’arbre semblait avoir poussé tout à coup un feuillage d’azur[3].

Cette poésie colorée va trouver son contrepoint dans l’île de Saint-Pierre, ombrageuse et nimbée de brouillard, où le bateau de Chateaubriand et ses comparses parvient le 23 mai, avant de parvenir à Baltimore. Si le jardin du gouverneur – M. d’Anseville – lui fait respirer « une odeur fine et suave d’héliotrope » au sein d’un « petit carré de fèves en fleurs », s’il y perçoit « les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse », le paysage est bien plus décevant dans son ensemble : rivages « désolés », « tourbillons », mornes déserts, mousses et lichens, vagues « insociables » et « rudes » forment un décor austère qui annoncent les rigueurs du climat polaire. Chateaubriand s’y promène avec Tulloch en nouvel Ossian parcourant des landes désolées, battues par les vents, et, dans cet élan poétique, de nouveau à bord du Saint-Pierre, à l’approche des côtes de la Virginie, il voit dans Vénus qui se lève une image de la « femme inconnue » qui a bercé son adolescence à Combourg : la Sylphide qu’il transporte avec lui jusqu’en Amérique. Le « coureur des bois », comme il se plait à se nommer dans les MOT, peut désormais, à l’approche du continent américain, livrer sa « muse vierge » à « la passion d’une nouvelle nature ». 

*

L’itinéraire américain : de Washington à Niagara. 

Avant même l’arrivée sur le sol américain, Chateaubriand connaît une de ces mésaventures dont il aime tant à conter les périls, le faisant paraître sous les traits d’un aventurier. A l’approche des côtes de Virginie, il manque de peu de ne pas voir le continent rêvé, s’étant hasardé à se baigner dans l’océan, vite cerné par les requins : 

Je nageais sans regarder le vaisseau ; mais quand je vins à tourner la tête, je m’aperçus que le courant l’entraînait déjà loin. Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse, qu’elle retardait mon retour, en épuisant mes forces. J’avais un gouffre au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m’emporter un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d’équipage cherchait à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et cela prenait un temps considérable. 

Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva ; le vaisseau, gouvernant un peu, se rapprocha de moi ; je me pus emparer du bout de la corde ; mais les compagnons de ma témérité s’étaient accrochés à cette corde ; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à l’extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient ; à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept pieds sous la vague, ou nous étions suspendus en l’air à un même nombre de pieds, comme des poissons au bout d’une ligne : à la dernière immersion, je me sentis prêt à m’évanouir ; un roulis de plus, et c’en était fait. On me hissa sur le pont à demi-mort : si je m’étais noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres[4] !

Le 2 juillet, « Voilà l’Amérique » : le Saint-Pierre débarque dans la baie de Chesapeake et le continent tant rêvé se devine seulement à travers un bouquet d’érables. Qu’importe, l’enthousiasme reste intact et Chateaubriand s’embarque le soir même avec le père Delavau pour chercher des vivres mais surtout pour fouler enfin ce rivage désiré. Bercé par le chant des oiseaux exotiques, par une végétation luxuriante, le jeune chevalier de Combourg note toutefois un singulier contraste qui s’offre à lui, celui formé par une « négresse de treize à quatorze ans, presque nue et d’une beauté singulière » qui les accueille dans une ferme à l’anglaise. Le voyageur d’outre-monde d’en conclure : « ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la liberté » (MOT, 344) ! 

Cette première approche déconcertante en annonce une seconde, plus définitive : à Baltimore, le dimanche 10 juillet 1791, Chateaubriand pose pour longtemps le pied sur le sol américain. Il ne le quittera que le 10 décembre 1791, 5 mois après. Il quitte son ami Tulloch sans même un au revoir. A Baltimore, il prend le « stage-coach », « véhicule léger, rapide mais peu confortable » nous dit Painter (239) qui reliait, depuis 1790, « Boston […] par New-York, Philadelphie, Baltimore et Richmond, à Charleston en Caroline du Sud ». « Roulant sur les chemins du Nouveau-Monde », Chateaubriand est euphorique et si « Philadelphie » lui semble « monotone », à l’architecture décevante et au quadrillage urbain répétitif, l’Amérique se déploie à ses yeux comme une « terre de liberté ». C’est alors qu’il aurait rencontré Georges Washington, dont il dut attendre huit jours le retour. En réalité, l’enquête menée par Georges D. Painter conclut à la confusion : Chateaubriand n’a pu rencontrer le premier président des Etats-Unis qu’à son retour, juste avant son départ pour la France. Quoiqu’il en soit, l’entrevue entre le grand homme à la « simplicité » de « vieux romain », référence politique pour tout le début du XIXe siècle, et le futur grand écrivain, demeure un des passages d’anthologie des MOT, sacralisant un peu plus le voyage au Nouveau-Monde en lui imposant le sceau immortel d’une rencontre d’exception : 

Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et m’écoutait avec une sorte d’étonnement ; je m’en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : ‘Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l’avez fait. – Well, well, young man ! Bien, bien jeune homme », s’écria-t-il en me tendant la main. Il m’invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes[5].

De Philadelphie, Chateaubriand part alors, toujours avec le « stage-coach » en direction de New-York mais s’arrête auparavant à Boston : « j’allai en pèlerinage à Boston saluer le premier champ de bataille américain », nous confie-t-il dans ses Mémoires. Avant de communier avec sa « nouvelle muse », le voyageur breton s’attarde à New-York à son retour de Boston, NY qui n’est alors qu’une petite ville « gaie, peuplée, commerçante ». Chateaubriand se révèle visionnaire en rajoutant : « [elle] était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui, loin de ce qu’elle sera dans quelques années ; car les Etats-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. » (MOT, 357). Vers le 28 juillet, Chateaubriand s’embarque pour Albany où il rencontre M. Swift, trafiquant de pelleteries (cad de peaux utilisées pour confectionner des fourrures) qui le met en garde sur les obstacles qui risquent de se présenter face à lui. Chateaubriand insiste avec humour, dans ses MOT, sur sa naïveté d’alors : « Si je m’en étais cru, je serais parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise » (MOT, 359). Swift lui recommande les services d’un guide sûr, « un Hollandais qui parlait plusieurs dialectes indiens » : munis de deux chevaux, ils quittent Albany pour Schenectady, rejoignent la vallée du Mohawk, en suivant la piste des Iroquois. L’aventure commence et Chateaubriand est pris d’ « ivresse » à la vue de la Grande Nature qui se déploie à ses yeux, comme il le confie dans Voyage en Amérique, reprenant un passage de l’Essai historique : « j’allais d’arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi- même : Ici plus de chemin à suivre, plus de villes, plus d’étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois… ». Mais l’Amérique demeure une terre de contraste et lors même que l’on se croit seul perdu au sein de la « forêt primitive », la présence humaine demeure et rappelle, sur le mode burlesque, que le « disciple de Rousseau » est encore bien naïf, que tout paradis est nécessairement perdu. La scène à laquelle il assiste à l’approche d’Oneida Castle, dans une « espèce de grange » tient de la comédie de boulevard et demeure aussi incongrue qu’inattendue en de tels lieux. La dégradation coloniale des tribus indiennes s’y lit en filigranes derrière la pantomime grotesque appelant le modèle infernal : 

Je trouvai dans cette grange une vingtaine de Sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, les plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, râclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n’a jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l’instrument fatal ; il criait en Iroquois : A vos places ! et toute la troupe sautait comme une bande de démons. 

Entre rire et humiliation devant ces Sauvages de pacotille, Chateaubriand décide de se faire chasseur et peau-rouge : « j’achetai des Indiens un habillement complet ». Accoutré selon la couleur locale, il part le lendemain à la chasse au carcajou – « espèce de tigre ou de grand chat » selon l’auteur lui-même, animal rare et légendaire dans les récits indiens. Si l’animal demeure introuvable, la partie de chasse vaut pour une immersion dans l’exotisme américain : harcelé par les maringouins – de gros moustiques – le nouveau chasseur devient botaniste une fois parvenu sur les bords du lac Onondaga, grâce aux « lettres de créance » fournies par M. Violet. La construction d’un « ajoupa », sorte de tente rudimentaire, met aussitôt le jeune disciple de Rousseau dans l’atmosphère exotique propice à l’herborisation (il avait promis à Malesherbes de lui rapporter des spécimens d’espèces végétales rares) : à part la « plantago virginica », il demeure là encore bredouille. Qu’à cela ne tienne, son errance forestière prend la tournure d’une initiation, guidé par l’orfraie mais débouche une fois encore sur la désillusion de voir la marque des européens partout présente. N’est pas primitif qui veut. 

J’entendis aussi la voix de cette espèce d’orfraie que l’on a fort bien caractérisée par cette définition strix exclamator. Ce oiseau est inquiet comme tous les tyrans : je me fatiguai vainement à sa poursuite. 

Le vol de cette orfraie m’avait conduit à travers les bois, jusqu’à un vallon resserré par des collines nues et pierreuses. Dans ce lieu extrêmement retiré, on voyait une méchante cabane de Sauvage, bâtie à mi- côte entre les rochers : une vache maigre paissait dans un pré au-dessous[6]

Peu après, il voit arriver « trois hommes qui conduisaient cinq ou six vaches grasses » et de conclure : « l’apparition de ces Européens dans un lieu si désert me fut extrêmement désagréable ». La rencontre, le lendemain, de Kahiktoton, le grand sachem des Onondagas, a de quoi consoler le jeune Chateaubriand, en route vers Niagara, qui figurera l’accomplissement, le sommet de son expérience américaine. Auparavant, au bord de la Génésée, il se trouve face à un paysage de transition, des « défrichements » qui « offraient un curieux mélange de l’état de nature et de l’état civilisé » : là se côtoient « la cabane » de « l’Indien » et « l’habitation » du « Planteur ». Mais l’approche de Niagara semble coïncider avec l’avènement de la Grande Nature : l’homme primitif ne se révèle-t-il pas à lui en août 1791 lorsqu’arrivant dans un bois de chêne, lui et son guide Hollandais rencontrent une famille indienne, près de la rivière Tonawanda ? 

Chateaubriand et son guide finissent par parvenir à une singulière auberge, sorte de caravansérail réunissant «chasseurs», «planteurs» et «Indiens». C’est là que la Muse de Chateaubriand trouve à s’exprimer, grisée par la présence des Indiens, par la forêt, la nuit, la pleine lune et le grondement lointain de Niagara. Cependant, on oublie souvent que les belles pages de Chateaubriand concernant la fameuse « Nuit américaine » suivent un incident mineur et burlesque qui forme un contrepoint particulièrement savoureux, témoignant de la science des effets cultivée par l’écrivain. En effet, alors qu’il s’endort, le jeune chevalier de Combourg « senti[t] la jambe d’un homme qui se glissait le long de la [sienne] : c’était celle de mon grande diable de Hollandais qui s’étendait auprès de moi », révèle l’auteur de Voyage en Amérique. « Je n’ai jamais éprouvé une plus grande horreur de ma vie. Je sautai dehors de ce cabas hospitalier, maudissant cordialement les bons usages de nos bons aïeux. J’allai dormir dans mon manteau au clair de la lune : cette compagne de la couche du voyageur n’avait rien de moins que d’agréable, de frais et de pur[7] ».

La « Nuit chez les Sauvages du Niagara », reprise dans l’Essai sur les Révolutions et dans Génie du Christianisme, suit peu après cet épisode comique et demeure l’un des plus beaux poèmes en prose de Chateaubriand [je vous en ai fourni le texte intégral dans la brochure distribuée]. L’auteur y célèbre la Grande Nature avec l’exaltation de l’émerveillement et la frayeur du mystère qu’il perçoit derrière le faste du paysage, mystère dangereux représenté par les grondements de la cataracte, voix du Dieu vengeur qui se rappelle à lui. La version qu’en donne les MOT, plus concise, n’en est pas moins poétique : 

La lune se montrait à la cime des arbres ; une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l’Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire gravit peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux chaînes de montagnes couronnées de neiges. Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. C’est dans ces nuits que m’apparut une muse inconnue ; je recueillis quelques uns de ses accents ; je les marquai sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des harmonies[8].

La beauté, l’harmonie, le souci du détail pittoresque font de cette scène un parfait « tableau de la nature » américaine. Atala peindra de semblables paysages pacifiés, où tout semble concorder à la paix universelle. On retrouve, transposé dans la fiction, une semblable atmosphère poétique dans ce superbe passage d’Atala, que je ne pouvais pas passer sous silence : 

La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l’on respirait la faible odeur d’ambre qu’exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d’un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l’âme de la solitude soupirait dans toute l’étendue du désert[9].

Comme le dit si bien Jean-Claude Berchet, Chateaubriand est réellement un « poète de la nuit ». La vocation d’écrivain réalisée, Chateaubriand n’en est pas moins prévenu des dangers de la Grande Nature américaine: le sublime, lumineux, exaltant, de la force silencieuse et pacificatrice des forêts, trouve son contrepoint dans le sublime noir, grondant et tourbillonnant de Niagara, dont la force des eaux, colossale, peut coûter la vie à l’imprudent qui s’aventure trop près de son courant dévastateur. Ainsi, une seconde anecdote périlleuse contribue à l’héroïsation du voyageur Chateaubriand qui, approchant de la chute et voulant la percevoir de « bas en haut », manqua de tomber dans le précipice : 

Désirant voir la cataracte de bas en haut, je m’aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le flanc d’un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l’eau qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservais ma tête et je parvenais à une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et verticale n’offrait plus rien pour m’accrocher ; je demeurai suspendu par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s’ouvrir sous le poids de mon corps : il y a peu d’hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha la tenue : je tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d’un roc où j’aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal ; j’étais à un demi-pied de l’abîme et je n’y avais pas roulé : mais lorsque le froid et l’humidité commencèrent à me pénétrer, je m’aperçus que je n’en étais pas quitte à si bon marché : j’avais le bras gauche cassé au-dessous du coude. […] Je n’avais qu’une fracture simple : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma guérison[10].

Le 25 août, malgré ses douze jours de convalescence, il décide de repartir : son guide hollandais ne voulant pas pousser plus loin l’aventure, il décide de suivre « un groupe d’immigrants qui allaient rejoindre leur famille à Saint-Louis. ». Il s’aventure sur une piste longeant le sud du lac Erié et son itinéraire devient alors moins facile à suivre et à déterminer. Le récit qu’en fait Chateaubriand se mêle à ceux de ses devanciers, Bartram, Imley ou Carver. Décidé à rentrer à Philadelphie le 10 décembre 1791 pour retourner en France, Chateaubriand emprunte la « Lake Shore Trail », il voit défiler une flottille d’indiens qui pèchent, à leurs risques et périls, sur les eaux tempétueuses du lac Erié. Cette scène pittoresque l’encourage à poursuivre son parcours et à rejoindre le cours supérieur de l’Ohio où, selon ses propres termes, « le paysage déploie une pompe extraordinaire ». Au confluent du Mississipi et de l’Ohio, entre un fleuve calme et un fleuve tumultueux, il pense sa vie et son « petit cours » comme un fleuve qui se détourne désormais de son cours initial : la découverte de la voie du grand nord s’efface de son esprit devant les charmes des paysages qu’il aperçoit notamment le long de ses navigations en canot, en remontant les gorges de la Cuyahoga. Il se dirige alors, en compagnie soit d’indiens, soit d’américains lui ayant fourni un canot, vers Marietta, pour rejoindre l’Ohio. 

Le «Journal sans date» du Voyage en Amérique retrace ces moments de douce communion avec la Nature, témoignant de l’enthousiasme de François-René revenu aux sources de sa primitivité : « le ciel est pur sur ma tête, l’onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise ». Tout est « calme et volupté » comme le dira plus tard Baudelaire. Là, porté par les eaux, il peut s’exclamer : « Liberté primitive, je te retrouve enfin ! », ajoutant « Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté triomphalement sur les eaux, tandis que les habitants du fleuve accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage ! ». Chateaubriand n’en fait pas moins route vers Pittsburgh où il arrive le 7 septembre 1791. Il aura mis approximativement, selon les calculs de George D. Painter, 18 jours pour descendre le cours de l’Ohio. Il détermine le point limite de l’expédition de Chateaubriand qui serait le confluent de l’Ohio et du Mississipi : là, il aurait été tenté de descendre jusqu’à la Nouvelle-Orléans ou jusqu’au delta. La ville de « Natchez » est bien plus au sud et pourtant, il prétend avoir touché cette région où il placera le centre de son « épopée de l’homme de la nature ». Alors, l’épisode des Floridiennes ne se passe pas tant en Floride que sur l’Ohio, qu’il remonte en direction de l’est. A bout de ressources, il n’a d’autre choix que de rebrousser chemin en vue du départ. 

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La légende du départ : les Floridiennes, la fuite du roi, la tempête. 

A partir d’une « traduction composite » de William Bartram, Chateaubriand constitue le cadre exotique en partie imaginaire de « son authentique rencontre avec les deux Floridiennes ». Abordant sur une île de l’Ohio, il traverse une pairie de jacobées, place là l’oenothère pyramidale mentionnée par Bartram en Alabama, rêve sur les ruines de l’Ohio, « tumulus indien » qui a été en réalité remarqué par ce même Bartram « dans l’île de Dayton en Floride ». Seules les réflexions de Chateaubriand sont authentiques, de même que la survenue de canots d’Indiens venus pour la chasse. Resté avec les femmes et les enfants, François-René tente bon an mal an de communiquer avec deux Floridiennes, observent leurs mœurs et propose une partie de pêche. Dans ce cadre enchanteur qu’il peuple d’animaux et de plantes non moins exotiques, il s’endort et, à son réveil, se croit parvenu au paradis : « quand je sortis de ce Léthé, je me trouvai entre deux femmes ; les odalisques étaient revenues ; elles n’avaient pas voulu me réveiller, elles étaient assises en silence à mes côtés ; soit qu’elles feignissent le sommeil, soit qu’elles fussent réellement assoupies, leurs têtes étaient tombées sur mes épaules. ». Elles seront les modèles de Céluta, la femme de René dans Les Natchez et d’Atala, l’amante éplorée de Chactas dans le roman du même nom. Mais le rêve se dissipe vite et est aussi beau qu’éphémère : un indien « Bois-brûlé, amoureux d’une des filles et jaloux du visage pâle, avait décidé de les arracher toutes deux à ses attentions avec l’aide du Siminole, frère de l’autre cousine». Ainsi prend fin brutalement l’idylle des deux « Floridiennes ». 

Chateaubriand, à qui la « solitude […] parut vide après [sa] mésaventure », part pour la direction de Nashville : sur la route, il aurait rencontré un « vieux missionnaire à barbe blanche », modèle du père Aubry d’Atala. Prenant la « Wilderness trail » qui mène de Nashville à Knoxville, Chateaubriand traverse un no man’s land qui se termine à Abingdon, où il trouve refuge dans une maison pittoresque et bucolique, sa chambre surplombant une « machine hydraulique ». La nuit tombée, en attendant le dîner de son hôtesse, meunière, se produit l’événement qui le décide à rentrer en France : 

Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes : j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots : Flight of the King (fuite du Roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI et de l’arrestation de l’infortuné monarque à Varennes. Le journal racontait aussi les progrès de l’émigration et la réunion des officiers de l’armée sous le drapeau des princes français. 

Une conversion subite s’opéra dans mon esprit : Renaud vit sa faiblesse au miroir de l’honneur dans les jardins d’Armide ; sans être le héros du Tasse, la même glace m’offrit mon image au milieu d’un verger américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon oreille sous le chaume d’un moulin, caché dans des bois inconnus. J’interrompis brusquement ma course, et je me dis : « Retourne en France[11]. ». 

La mise en scène du sentiment patriotique et monarchiste boucle la boucle ouverte avec le grand homme Washington et sauve l’honneur du gentilhomme de Combourg : ça n’est plus faute de moyens qu’il abandonne ses projets d’exploration, mais pour revenir sauver son roi, en fidèle allié des Bourbons. Déçu, il déplore cependant ses illusions dans les MOT, et le double échec qui est le sien : « je n’avais point découvert le passage au pôle, je n’avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l’étais allé chercher ». Mais ce double échec est sublimé par une réussite majeur : ses écrits américains. 

Le retour à Philadelphie entraîne une déconvenue certaine : sans les lettres de change qu’il attendait, il se trouve dans les « embarras pécuniaires ». Malgré tout, il embarque le 10 décembre 1791 à destination du Havre avec plusieurs autres Français, un mois après son arrivée à Philadelphie. Mais son itinéraire n’est pas de tout repos : de même qu’il brandissait son petit Homère au voyage aller, en célébrant les tempêtes qui secouaient le navire pendant que les autres occupants étaient victimes du mal de mer, le voyage de retour lui permet une dernière fois d’exercer ses talents d’écrivain par la peinture d’une vision d’apocalypse océanique, pendant laquelle il a bien cru sombrer corps et âme avec le navire au fond du palais de Neptune, en nouvel Ulysse terrassé par les flots. Mais comme son illustre prédécesseur méditerranéen, il parvient à se jouer du Dieu des océans : 

En mettant la tête hors de l’entrepont, je fus frappé d’un spectacle sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord ; mais n’ayant pu y parvenir, il s’était affalé sous le vent. A la lueur de la lune écornée, qui émergeait des nuages pour s’y replonger aussitôt, on découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés ; tantôt ils s’épanouissaient en écumes et en étincelles ; tantôt ils n’offraient qu’une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l’abîme et ceux du vent étaient confondus ; l’instant d’après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d’eau s’écoulaient en tourbillonnant, comme à l’échappée d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n’était aussi alarmant qu’un certain murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit[12].

C’est toujours la mort que frôle l’aventurier Chateaubriand revenu bredouille de son voyage en Amérique : il avait déjà failli la rencontrer à l’aller au milieu des requins, au milieu de son itinéraire, à Niagara lors de sa chute, il la retrouve à la fin de son périple, en reprenant un lieu commun des récits de navigation épique – la tempête et le risque du naufrage. Au cri de « Vive le roi ! », les occupants du navire en tourmente jettent des sondes à la mer. Une fois hors de danger, le mémorialiste a beau jeu de déclarer, avec philosophie : « Je n’éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage et ne sentis point de joie d’être sauvé. Mieux vaut déguerpir de la vie quand on est jeune, que d’en être chassé par le temps. Le lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue pour nous voir. ». Jamais une ville n’avait si bien porté son nom : après le « tumulte des flots[13] », le havre de paix et le retour à la mère-patrie. 

Le constat final est amer mais laisse entendre cependant que l’expérience de l’Amérique fut fertile au moins sur le plan littéraire : « Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes emportées, le gaillard d’arrière rasé, et nous embarquions l’eau à chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 janvier 1792, je foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas. J’amenais avec moi, non mes esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d’une espèce inconnue : Chactas et Atala. ». Singulièrement, le voyageur a troqué ses ambitions exploratrices contre le pays des Muses : parti pour découvrir une nouvelle voie de passage dans le Grand Nord, il s’apprête à découvrir le Romantisme, dont Chactas et Atala, ainsi que René, ce François-René de fiction, seront les principaux acteurs. Arrivé en France avec la nouvelle année 1792, son retour se situe bel et bien dans une perspective de renouveau. 

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Conclusion : Le Christophe Colomb des Lettres françaises ? 

Lorsqu’il retrace le sommet de son expérience américaine au sein des Mémoires d’outre- tombe, Chateaubriand a cette formule décisive : « Niagara efface tout ». La cataracte, telle qu’elle est décrite dans Atala [voir document joint], n’est pas seulement un grand spectacle qui met en scène les forces colossales de la nature. Niagara, c’est un concentré de l’Amérique : le prologue d’Atala a montré combien le Meschacebé – ce Mississipi de la fiction romanesque – absorbait dans le mouvement colossal de ses courants des lambeaux de terre, des arbres, des oiseaux et des plantes colorées, bref, comment le fleuve charriait l’Amérique pour trouver une issue dans la chute au fond de l’abîme de Niagara, où gisent « les cadavres brisés des élans et des ours ». Derrière la splendeur de la vie américaine, la mort est toujours présente. Dans le « prologue » d’Atala, le Meschacebé initie un mouvement de désagrégation du paradis américain qui trouve dans l’épilogue du même récit une fin apocalyptique, une descente fluviale aux enfers qui n’a d’autre issue que la mort. 

Si « Niagara efface tout », c’est que Niagara, c’est l’Amérique. Et l’Amérique demeure à jamais dans l’esprit de Chateaubriand la référence absolue de la Grande Nature, concentrant la vie et la mort dans un même tout qui les absorbe et les subsume. Cette Amérique à couper le souffle, Chateaubriand en fait le théâtre de ses premiers écrits, le lieu d’éclosion du romantisme en faisant un pari osé, celui de prendre le contrepied radical des Lumières. Les Lumières rêvaient d’Orient, lui va rêver d’occident ; l’Amérique du XVIIIe siècle était une terre de bannis, de proscrits, de parias (souvenons-nous de l’exil de Manon Lescaut et de Des Grieux sur ce continent), Chateaubriand va en faire une terre d’élection du nouveau lyrisme romantique qu’il contribue à faire naître. Si Christophe Colomb passe pour le découvreur de l’Amérique, s’il demeure une référence pour l’explorateur amateur qu’est Chateaubriand – le citant à plusieurs reprises dans le texte de ses Mémoires d’outre-tombe -, l’on peut à bon droit penser que Chateaubriand lui-même est le Christophe Colomb des Lettres françaises : avec lui, l’Amérique devient littéraire, elle s’intègre au sein d’une prose cadencée, d’un imaginaire qui relit son territoire à l’aune du modèle du paradis perdu, jusqu’à en faire – par le prisme de la révolte de la tribu Natchez – le théâtre d’une cosmogonie où les forces de l’Enfer affrontent celles du Paradis. Chateaubriand n’oubliera jamais cette expérience fondatrice de l’Amérique : toute son œuvre ressasse en vain ce paradis désormais perdu et l’Orient, en 1806-1807, ne trouvera de saveur à ses yeux que lorsqu’il lui rappellera la douceur exotique du Nouveau-Monde. 

Sébastien Baudoin.

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[1] M.O.T., VI, 3, tome I, p. 328.

[2] Ibid., p. 331.


[3] M.O.T., op. cit., p. 332.

[4] MOT, VI, 6, p. 341-342.

[5] MOT, VI, 7, p. 349.

[6] MOT, VII, 4, p. 365.

[7] VA, Paris, Champion, p. 179.


[8] MOT, VII, 7, p. 374-375.


[9] Atala, in Œuvres complètes, vol. XVI, Paris, Honoré Champion, p. 89.

[10] MOT, VII, 8, p. 379.

[11] MOT, VIII, 5, p. 413.

[12] MOT, VIII, 7, p. 428-429.


[13] J’emprunte cette formule au titre d’un roman de Yukio Mishima.