Chateaubriand à la table des Indiens : de la gastronomie en Amérique

(Conférence donnée à la rencontre des Amis des écrivains, Illiers-Combray, 18 septembre 2021)

Chateaubriand aux pommes

            Tout le monde connaît la blague de Cottard – « Chateaubriand aux pommes ? » – venant interrompre sans succès, dans Sodome et Gomorrhe de Proust, la conversation à bâtons rompus qui s’est engagée entre le baron de Charlus et l’universitaire Brichot à propos de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, qualifié par ce dernier de « grand maître du chiqué[1] ». La confusion s’opère entre le célèbre écrivain et la grillade de bœuf[2] à laquelle il a donné son nom, par l’intermédiaire de son chef cuisinier Montmireil, voulant ainsi lui rendre hommage. Cette entrée en matière, ou plutôt ce hors d’œuvre, nous permettra de mettre les pieds dans le plat et de considérer la place de la gastronomie chez Chateaubriand, au steak si bien nommé, non pas dans ses Mémoires – même si l’on y dîne copieusement – mais dans son Voyage en Amérique (1827) où l’on y goûte des mets plus délicats et exotiques les uns que les autres, comme le castor boucané, la truite sauvage, le rôti d’ourson, la langue et les bosses de bisons (« à manger fraîches » nous dit Chateaubriand) ou encore, pour les gourmets, le chien bouilli ou les chairs humaines de prisonniers – « grillés ou bouillies » au choix du convive.

            Mon intention ne consistera pas à vous dérouler à la manière d’un menu tous ces plats alléchants qui – je le sais – vous font par avance vous lécher les babines mais d’envisager la manière dont Chateaubriand se sert de la gastronomie indienne pour colorer son récit d’exotisme et de pittoresque, révélant ainsi un imaginaire du monde sauvage marqué par les préjugés de son époque. Derrière l’ethnocentrisme coutumier du voyageur européen rencontrant des peuplades vivant au cœur de la wilderness – cette nature sauvage encore préservée de toute trace de l’homme civilisé – s’opère un basculement du mythe du bon sauvage de Rousseau, menant à une vision complexe de l’Amérique, traversée par des contrastes majeurs. Le regard de Chateaubriand – à la fois poète, voyageur, ethnographe amateur, fasciné et parfois horrifié par des coutumes étranges – permet de saisir ce champ d’oppositions pour essayer de relativiser l’idéalisme rousseauiste par l’épreuve des faits. Mais, nous le verrons, cela relève plus de l’épreuve des fakes. Chateaubriand ne fait que récuser un idéal pour en épouser un autre, puisant à des sources livresques nombreuses pour édifier sa vision de ce que l’on nommait alors les « Sauvages » de l’Amérique.

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            La part de l’exotisme

            En décrivant « quelques sites dans l’intérieur des Florides » où il ne s’est jamais rendu, Chateaubriand réécrit son expérience américaine en puisant dans les voyages de ses prédécesseurs américains, botanistes et explorateurs de renom de la deuxième moitié du XVIIIe siècle : William Bartram, Jonathan Carver et Giacomo Beltrami (qui prétendit avoir découvert les sources du Mississipi). Pour les Florides, c’est surtout Bartram dont Chateaubriand s’inspire. Il mêle ainsi confusément ses propres souvenirs de repas dans la nature à ceux décrits par le naturaliste, comme dans cette scène où la peinture pittoresque du cadre sublime un simple repas de truites sauvages : 

À notre retour dans l’île j’ai fait un repas excellent : des truites fraîches, assaisonnées avec des cimes de canneberges, étaient un mets digne de la table d’un roi : aussi étais-je bien plus qu’un roi. Si le sort m’avait placé sur le trône et qu’une révolution m’en eût précipité, au lieu de traîner ma misère dans l’Europe comme Charles et Jacques, j’aurais dit aux amateurs : « Ma place vous fait envie : hé bien ! essayez du métier ; vous verrez qu’il n’est pas si bon. Égorgez-vous pour mon vieux manteau ; je vais jouir dans les forêts de l’Amérique de la liberté que vous m’avez rendue[3].

            Dans la glorification de la vie sauvage qu’il entreprend de mener contre la vie civilisée, abîmée par la Révolution et la mort programmée de l’Ancien Régime, Chateaubriand n’hésite pas à user d’hyperboles : le repas est « excellent » et l’on a beau se trouver au plus profond de la nature sauvage américaine, l’on se croirait à « la table d’un roi ». Il avait déjà utilisé la formule dans Les Natchez, un an plus tôt, lorsque son personnage emblématique – René – se repaît de « deux jeunes ramiers » eux-mêmes nourris par leur « mère » de « baies de genévrier », « un mets digne de la table d’un roi[4] ». Si la chaîne alimentaire est respectée et que les baies consommées par les volatiles attendrissent la viande et la relèvent d’un goût fruité, il s’agit surtout pour l’exilé américain de montrer combien le refuge dans la nature lointaine du Nouveau Monde est au fond un exil doré, un retour au paradis perdu. Terre de liberté, l’Amérique est aussi terre de festins inégalés, où le corps jouit d’autant de plaisirs que l’œil se repaît de paysages sublimes. Les deux vont d’ailleurs de pair : sertis dans un écrin d’arbres, de lacs et d’horizons sans fin, les repas des Indiens ressemblent à une manne céleste venue combler tous les appétits pour favoriser un état de satiété heureuse. Chateaubriand insiste alors sur la profusion des mets offerte par les repas indiens, battant en brèche l’idée qu’au sein de la nature, l’on doive se contenter de repas frustes et indigestes, consistant à ronger des racines et boire de l’eau de pluie. Les Indiens d’Amérique ne sont définitivement pas des anachorètes : 

Le repas suit : il est composé de soupes, de gibier, de gâteaux de maïs, de canneberges, espèce de légumes, de pommes de mai, sorte de fruit porté par une herbe, de poissons, de viandes grillées et d’oiseaux rôtis. On boit dans de grandes calebasses le suc de l’érable ou du sumac, et dans de petites tasses de hêtre, une préparation de cassine, boisson chaude que l’on sert comme du café. La beauté du repas consiste dans la profusion des mets[5].

            Décrivant les « mœurs des sauvages » et en particulier un repas de noces, Chateaubriand prend soin d’énumérer les plats en y mêlant des touches d’exotisme, ce qui fait de ce repas festif un repas proche de ce que l’on peut connaître en France (le lecteur peut donc se le représenter) et éloigné par des termes exotiques qui échappent à la compréhension et que l’écrivain définit aussitôt (« canneberges, espèce de légumes » ; « pommes de mai, sorte de fruit porté par une herbe »). Le manque de précision (« espèce de », « sorte de ») trahit la vision du voyageur qui essaie tant bien que mal de faire saisir à son lecteur éloigné de ces réalités les mets curieux qu’il a pu voir par le régime de la vague analogie avec ce qu’il connaît. Le mystère demeure cependant et l’exotisme avec lui tout en suggérant malgré tout un raffinement inédit chez des peuplades que le lecteur ignorant pourrait considérer comme rustres et arriérés. Comme dans les meilleurs salons parisiens, l’on boit du café chez les Sauvages, ou plutôt « une préparation de cassine[6], boisson chaude que l’on sert comme du café ». Lorsqu’il peint les repas des Indiens, Chateaubriand opère ainsi une synthèse harmonieuse entre l’étrangeté de l’exotisme et le rapprochement analogique qui permet au lecteur de se retrouver dans une « rassurante étrangeté ». Le mystère reste en effet entier sur la nature réelle des mets consommés tout en permettant de se les figurer par le rapprochement opéré. Mais Chateaubriand va plus loin en mêlant à l’exotisme un soupçon de frisson barbare et sauvage. En décrivant les repas des guerriers, il en fait des mangeurs d’ours, qui est déjà un prédateur redoutable et redouté, rehaussant par-là la bravoure des Indiens qui les ont tués : 

La chasse de l’ours, comme toutes les autres chasses, finit par un repas sacré. L’usage est de faire rôtir un ours tout entier, et de le servir aux convives assis en rond sur la neige, à l’abri des pins dont les branches étagées sont aussi couvertes de neige. La tête de la victime, peinte de rouge et de bleu, est exposée au haut d’un poteau. Des orateurs lui adressent la parole ; ils prodiguent les louanges au mort, tandis qu’ils dévorent ses membres. « Comme tu montais au haut des arbres ! quelle force dans tes étreintes ! quelle constance dans tes entreprises ! quelle sobriété dans tes jeûnes ! Guerrier à l’épaisse fourrure, au printemps les jeunes ourses brûlaient d’amour pour toi. Maintenant tu n’es plus ; mais ta dépouille fait encore les délices de ceux qui la possèdent. »

On voit souvent assis pêle-mêle avec les Sauvages à ces festins, des dogues, des ours et des loutres apprivoisés[7].

            Chateaubriand ne se cantonne pas à décrire le rite du « repas sacré » après la chasse : il peint une bordure de tableau pittoresque où l’énumération finale fait sortir de la scène de genre de la vie sauvage pour entrer dans le bric-à-brac exotique, mettant sur le même plan les Sauvages et d’autres convives animaux – dogues, ours, et loutres apprivoisées. Cette esthétique du « pêle-mêle » assure le pittoresque par la bizarrerie : le repas indien n’est pas seulement exotique par ses mets ; il l’est aussi par ses étranges invités, dont un ours apprivoisé s’invitant à un repas… d’ours. Voilà déjà le fil du cannibalisme abordé subrepticement. La précision de la neige sur les branches, des teintes vives appliquées sur la tête de l’ours, le discours direct retranscrit (adresses des guerriers à leur victime avant de la dévorer), tout cela participe de la couleur locale inspirée des coutumes animistes des Indiens et relayées par les voyageurs consultés par Chateaubriand. L’encyclopédique se mêle au poétique et à l’exotique pour former des « scènes de la vie de la nature » autour de festins hauts en couleur. Si Chateaubriand mentionne que « la chair de castor ne vaut rien, de quelque manière qu’on l’apprête » mais que « les Sauvages la conservent cependant » car, « après l’avoir fait boucaner à la fumée, ils la mangent lorsque les vivres viennent à leur manquer[8] », cette mention d’un repas par défaut les jours de vache maigre n’est pas exempte d’exotisme. Manger du castor n’est pas commun et l’on pourrait croire que la viande est délicieuse, ce que révèlent d’ailleurs Lewis et Clarke dans leur journal de voyage entrepris à l’initiative du président Jefferson pour trouver une voie d’accès au Pacifique à travers l’Ouest américain encore inexploré. Leurs hommes raffolent de la viande de castor[9], prenant à revers le goût des Indiens d’Amérique selon Chateaubriand. Seule la viande de bison semble faire l’unanimité : au fond, ce n’est qu’une « vache » sauvage dont on goûte le « jambon » comme un steak de bœuf… à la Chateaubriand : 

La viande du bison, coupée en tranches larges et minces, séchée au soleil ou à la fumée, est très savoureuse ; elle se conserve plusieurs années, comme du jambon : les bosses et les langues des vaches sont les parties les plus friandes à manger fraîches. La fiente du bison brûlée donne une braise ardente ; elle est d’une grande ressource dans les savanes où l’on manque de bois. Cet utile animal fournit à la fois les aliments et le feu du festin. Les Sioux trouvent dans sa dépouille la couche et le vêtement. Le bison et le Sauvage, placés sur le même sol, sont le taureau et l’homme dans l’état de nature : ils ont l’air de n’attendre tous les deux qu’un sillon, l’un pour devenir domestique, l’autre pour se civiliser[10].

            Le bison est la vache de l’Indien, véritable manne qui pourvoit à tous les usages : nourriture, bois de chauffe et vêtement. En filant l’analogie, Chateaubriand dessine une nouvelle fois, par-delà l’exotisme, un rapprochement avec l’homme européen dit « civilisé », suggérant qu’au fond, la vie sauvage de l’Indien n’est pas si éloignée de celle de l’homme des villes. Cette universalité des mœurs et des repas ne tend pas pour autant à aplanir l’effet d’exotisme : l’Indien demeure cet alter ego mais n’est plus considéré comme redoutable et redouté. Ses coutumes le rapprochent de nous et, même s’il fait griller des oursons – ce qui nous fait bondir d’horreur – le cadre de ces repas cruels adoucit ces mœurs dans l’ambiance générale d’une profusion joyeuse : 

La nuit venue, on allumait des feux ; on faisait rôtir des oursons, lesquels, engraissés de raisins sauvages, offraient à cette époque de l’année un mets excellent. On mettait griller sur des charbons des dindes de savanes, des perdrix noires, des espèces de faisans plus gros que ceux d’Europe. Ces oiseaux ainsi préparés s’appelaient la nourriture des hommes blancs. Les boissons et les fruits servis à ces repas étaient l’eau de smilax, d’érable, de plane, de noyer blanc, les pommes de mai, les plankmines, les noix. La plaine resplendissait de la flamme des bûchers ; on entendait de toutes parts les sons du chichikoué, du tambourin et du fifre, mêlés aux voix des danseurs et aux applaudissements de la foule[11].    

            L’indétermination sert toujours l’effet de « rassurante étrangeté » des volatiles énumérés, qui font oublier le cliché des ours enivrés de raisin, qui revient déjà dans une scène d’Atala (1801)[12]. Même au sein de l’Amérique sauvage, « la nourriture des hommes blancs » fait figure d’emprunt aux coutumes étrangères : les Indiens sont dès lors perçus comme des alter egos, qui s’acclimatent et adoptent volontiers les mœurs culinaires des colons pour les accommoder à leur manière. Ils réalisent pour leur compte ce que Chateaubriand fait dans sa description, ouvrant le tableau au domaine visuel (la plaine qui resplendit par les feux) et sonore (les instruments, les voix et les vivats de la foule). Il s’agit d’un repas qui devient spectacle, l’énumération trahissant un éloge discret des mœurs indiennes. La liberté dont on jouit en ces contrées est ainsi vectrice de bonheur. A cela, Chateaubriand ajoute le principe d’harmonie : de même que les Indiens vénèrent leur proie animale et la célèbrent avant de la manger, les animaux sont peints par Chateaubriand comme des humains, reproduisant leurs mœurs, notamment à l’occasion des repas.

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            Des animaux gastronomes ou gloutons : le syndrome du carcajou

            Dans son Voyage en Amérique, Chateaubriand entend se lancer dans des travaux d’histoire naturelle et de botanique. Or, il ignore ces domaines à peu près entièrement. Qu’à cela ne tienne : il va les poétiser et les dramatiser, au besoin en romançant quelque peu les mœurs des animaux qu’il dépeint. S’il s’inspire de sources scientifiques sérieuses, il brode sur ces éléments pour devenir conteur. La section « Histoires naturelles » de son Voyage en Amérique regorge de petites scènes de la vie sauvage où les héros sont les animaux et leurs coutumes pittoresques. Chateaubriand les peint en épousant le point de vue des Indiens qui, comme le rappelle Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005), les considéraient comme des égaux[13]. Ainsi, une organisation politique préside, pour lui, à la hiérarchie des animaux carnassiers, notamment à l’heure de la chasse et des repas. Dans ce domaine, le mystérieux carcajou, dont le nom rugueux évoque déjà la férocité, fait figure de tyran impitoyable, amorçant une rêverie sur la dévoration qui traverse tout l’imaginaire américain de Chateaubriand[14] :

[T]yran équitable, le carcajou divise également la proie entre lui et ses satellites. Les Sauvages n’attaquent jamais le carcajou et les renards dans ce moment : ils disent qu’il serait injuste d’enlever à ces quatre chasseurs le fruit de leurs travaux[15].

            En Amérique, par-delà la beauté des paysages et les repas enchanteurs à l’ombre des jeunes arbres en fleurs, la loi de la jungle règne : on dévore ou l’on est dévoré. Il ne semble pas y avoir d’autre alternative. Dans cette perspective, le carcajou ou glouton d’Amérique figure la face sombre et dangereuse du Nouveau Monde, l’effroi du gouffre que métaphorise le vide et la « bouche béante » de la cataracte de Niagara comme la force irrépressible de ses eaux qui arrachent, sur son passage, des lambeaux de Paradis. D’aucuns y ont vu un symbole de la Révolution française qui désagrège et fait s’effondrer l’Ancien Régime[16]. Sur le plan gastronomique, il s’agit plus prosaïquement de renvoyer au cycle naturel où tout est, en Amérique, poussé à son paroxysme : la splendeur y côtoie l’horreur, le berceau la tombe, la réjouissance culinaire la dévoration brutale. Que trouve-t-on en effet au fond de la cataracte de Niagara dont la description clôt avec majesté la fiction d’Atala (1801) ? L’inévitable carcajou qui, sous le regard surplombant de l’aigle, « se suspendent par leurs queues flexibles au bout d’une branche abaissée, pour saisir dans l’abîme, les cadavres brisés des élans et des ours[17]. ». Ce tyran fossoyeur de la nature se repaît de géants brisés par la force des eaux régénératrices. Il a comme cousin à peine plus domestiqué le dogue qui se jette sur la nourriture qu’on lui donne avec une voracité inquiétante : « Les chiens affamés hurlent, passent et repassent sur le corps de leurs maîtres : lorsque ceux-ci croient aller prendre un chétif repas, le dogue, plus alerte, l’engloutit[18]. ». Plus civilisés, les castors organisent quant à eux leurs repas en commun, dans la communion pacifiée de la famille :

Le premier étage du palais est surmonté de trois autres, construits de la même manière, mais divisés en autant d’appartements qu’il y a de castors. Ceux-ci sont ordinairement au nombre de dix ou douze, partagés en trois familles : ces familles s’assemblent dans le vestibule déjà décrit, et y prennent leur repas en commun : la plus grande propreté règne de toutes parts[19].

            L’éloge des castors passe par leur habitat – un palais rutilant – leur organisation – chacun ses « appartements » – et leur sens de l’hospitalité – ils mangent tous ensemble. Ce sont là autant de marques d’une société policée en plein cœur de la nature, censée être rustre et sauvage. Un tel paradoxe révèle la manière dont la vision de Chateaubriand sublime les repas, lieu de concentration d’une civilité nouvelle au sein de la nature. Les mœurs de l’ours noir sont alors ceux d’un être ordonné, dont la vie est rythmée au diapason de ses besoins et de la chronologie naturelle, la description fluide rendant bien l’effet d’harmonie de cette scène de la vie sauvage :

L’ours noir est plus grand ; il se nourrit de chair, de poisson et de fruits ; il pêche avec une singulière adresse. Assis au bord d’une rivière, de sa patte droite il saisit dans l’eau le poisson qu’il voit passer, et le jette sur le bord. Si, après avoir assouvi sa faim, il lui reste quelque chose de son repas, il le cache. Il dort une partie de l’hiver dans les tanières ou dans les arbres creux où il se retire. Lorsqu’aux premiers jours de mars il sort de son engourdissement, son premier soin est de se purger avec des simples[20].

            Opportunisme, prévoyance et gestion de sa nourriture : tout concourt à faire de l’ours un être organisé et doué de la même sagesse que les Indiens d’Amérique, ces doubles du voyageur en qui il voit au fond des mœurs proches des siens, n’était leur exotisme. Alors que l’on pourrait croire que l’ours fait partie de ces tyrans dévorateurs que sont le carcajou ou le dogue, il n’en est rien : débonnaire et nonchalant, il pêche assis, se repaît sagement de poisson ou d’herbes purgatives et vit sa vie avec la prévoyance de celui qui sait conserver dans son garde-manger une poire pour la soif. L’ambivalence et la tension dialectique qui régit l’espace américain se cristallise ainsi dans le repas, espace d’hospitalité ou de combat violent, qui met en jeu les forces de la vie et de la mort. Avec le recul d’un ethnologue avant l’heure, Chateaubriand jette un regard distancié sur ce monde étrange et si familier à la fois, qu’il essaie de s’approprier en inversant le rêve rousseauiste du bon sauvage.

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            « De bons sauvages qui mangent leurs voisins » 

            Dans un article qui a fait du bruit par son titre provocateur – « Nous sommes tous des cannibales[21] » – Claude Lévi-Strauss relativise l’horreur du cannibalisme dans l’imaginaire occidental civilisé : 

Manger le cadavre de certains parents proches était une façon de leur témoigner affection et respect. On cuisait la chair, les viscères, la cervelle ; on accommodait les os pilés avec des légumes. Les femmes, qui veillaient au découpage des cadavres et aux autres opérations culinaires, goûtaient particulièrement ces repas macabres[22].

            Le cannibalisme tient du rite et, en cela, doit s’extraire des jugements ethnocentristes, postulant que « c’est l’appétit bestial pour la chair humaine qui rend le cannibalisme horrible[23] ». Or, il ne s’agit pour Lévi-Strauss que de « cas extrêmes ». Attestant du fait que « l’opinion commune continue de voir dans la pratique du cannibalisme une monstruosité, une aberration […] inconcevable[24] », il entend prouver que « le cannibalisme en soi n’a pas une réalité objective. C’est une catégorie ethnocentrique : il n’existe qu’aux yeux des sociétés qui le proscrivent[25]. ». Loin de moi l’idée de faire l’éloge du cannibalisme : mon propos visera à montrer comment, en inversant le modèle du « bon Sauvage » hérité de Rousseau, Chateaubriand use du motif du cannibalisme comme d’un moyen de le relativiser, dévoilant la face sombre des mœurs indiennes.

            Tout part d’une petite note anodine de Chateaubriand révisant et rééditant son Essai sur les Révolutions (1797) et qui cherche à relativiser ses élans de jeunesse, portés au rousseauisme béat. Alors qu’il reproduit le texte d’origine, évoquant « quelques bons Sauvages qui ne s’embarrassent de moi, ni moi d’eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît », une note tardive stipule : « de bons Sauvages qui mangent leurs voisins[26] ». Si le cannibalisme des Indiens d’Amérique peut être sujet à caution voire être remis en cause, cette note est essentielle quant aux intentions de Chateaubriand lorsqu’il réécrit son périple américain à la fin des années 1820, plus de trente ans après son voyage effectif. Il s’agit de s’opérer vivant de Rousseau et de sa vision trop angélique des premiers hommes naturellement bons. Le cannibalisme serait la preuve que l’homme n’est pas bon par nature. Mais Chateaubriand n’a pas complètement renié les idéaux de Rousseau. Ainsi, lorsqu’il peint l’hospitalité des femmes de la tribu des Onondagas[27], c’est en termes de vertus conservées et de vices de la société qu’il établit son jugement : 

Les femmes indiennes nous servirent un repas. L’hospitalité est la dernière vertu sauvage qui soit restée aux Indiens, au milieu des vices de la civilisation européenne. On sait quelle était autrefois cette hospitalité : une fois reçu dans une cabane, on devenait inviolable : le foyer avait la puissance de l’autel ; il vous rendait sacré. Le maître de ce foyer se fût fait tuer avant qu’on touchât à un seul cheveu de votre tête.

            Le repas fait partie de cette hospitalité indienne, de cette marque de civilité au sein de la vie sauvage qui cristallise en lui la bonté des peuplades qui vivent au sein de cette nature préservée. Plus largement, l’idéalisation de l’espace américain conduit Chateaubriand à une peinture élogieuse de la vie sauvage dans son ensemble, où le repas devient l’un des éléments qui contribue à une griserie de la liberté sans entraves : 

Pourquoi trouve-t‑on tant de charme à la vie sauvage ? pourquoi l’homme le plus accoutumé à exercer sa pensée s’oublie-t‑il joyeusement dans le tumulte d’une chasse ? Courir dans les bois, poursuivre des bêtes sauvages, bâtir sa hutte, allumer son feu, apprêter soi-même son repas auprès d’une source, est certainement un très grand plaisir[28].

            Là encore, le contexte politique explique en partie cette vision : en exil volontaire, Chateaubriand, loin de la France oppressée par le chaos révolutionnaire, trouve en Amérique un havre de paix et de bonheur sans égal. Confectionner soi-même son repas devient une preuve ultime d’autonomie dans un monde où l’harmonie se conjugue avec le mythe de la mère nature providentielle. Or, il s’agit bien entendu d’une idéalisation de l’espace américain, assez typique des projections que les écrivains ou pionniers ont pu avoir sur ce territoire[29] où l’on a l’impression que « le genre humain recommence[30] ». Chateaubriand, dans Les Natchez, semble d’abord entretenir ce mythe du renouveau par la peinture des repas merveilleux et irréalistes que ses personnages prennent au fil de l’histoire : Céluta, la femme indienne de René, recueilli par la tribu des Natchez, se sustente ainsi de gelée rose, de miel et d’eau d’érable[31] ; il partage avec le frère de Céluta, Outougamiz, un « festin de l’amitié », c’est-à-dire « des fruits entourés de fleurs[32] », ornements plus qu’aliments ; Chactas, après avoir tué un ours, cueille à l’entrée de sa grotte des « mousses » et des « racines » pour agrémenter son repas, ajoutant aux morceaux rôtis « les plus succulents » des « cressons piquants et des mousses de roche aussi tendres que les entrailles d’un jeune chevreuil[33] ». Enfin, Céluta elle-même, partie en quête de son mari René enfui à la Nouvelle-Orléans, se nourrit en route de pommes de mai et de canneberges, puis de maïs et de « blé sauvageon […] rempli d’une crème onctueuse[34] ». Ce rapide panorama d’une végétation prodigue trahit la volonté de Chateaubriand de peindre un univers édénique, qui fournit à ses occupants une manne providentielle et les place à l’abri de la faim. Or, Les Natchez finissent par une guerre terrible qui anéantit ce beau paradis dans le feu de l’Enfer. Tout paradis ne peut être que perdu : ce sera la leçon que retiendra Proust à l’orée de La Recherche et que suggère déjà Chateaubriand en Amérique.

            Les repas funèbres et rituels des Indiens perdent alors de cette idéalité bienheureuse pour sombrer dans la description de calculs obscurs. Ainsi de la coutume qui consiste, « parmi toutes les tribus », de « se ruiner pour les morts : la famille distribue ce qu’elle possède aux convives du repas funèbre ; il faut manger et boire tout ce qui se trouve dans la cabane[35] ». Cette tabula rasa rituelle n’a d’égale que l’attitude du jongleur officiant à cette occasion, le prêtre demandant « un chevreuil et des truites pour en faire un repas, sans quoi le malade ne pourrait guérir » : alors, « les parents sont obligés d’aller sur-le-champ à la chasse et à la pêche[36]. ». Lorsqu’un ours est cuit en entier lors du « dernier repas de chasse » après la fameuse « danse du calumet », le repas s’apparente à une sombre messe noire, où « il ne faut rien laisser de l’animal » mais « ne point briser ses os », seulement « boire jusqu’à la dernière goutte de l’eau dans laquelle il a bouilli ». A force de manger, certains « paient de leur vie l’horrible plaisir que la superstition impose[37] ». Les mots employés trahissent la vision dépréciative qu’en a Chateaubriand : l’état « affreux » dans lequel sortent certains convives de ces repas funèbres laissent juger des côtés obscurs des traditions indiennes. Parmi elles, le cannibalisme est pointé comme un écueil suprême. 

            Si « aucune femme ne peut assister [au] festin mystérieux » auxquels se livrent les guerriers qui font bouillir du chien après l’avoir égorgé pour l’offrir à « Areskoui, dieu de la guerre[38] », c’est que la sociologie du repas indien est essentiellement genrée : aux hommes la viande et les festins barbares, aux femmes les repas végétariens et les douceurs de miel des breuvages raffinés. Cependant, les indiennes sont décrites comme préparant « le festin du départ », à savoir un repas « composé de chair de chien comme le premier », « mets sacré » que l’on ne peut goûter qu’après le discours du chef adressé « à l’assemblée[39] ». Les femmes indiennes joueraient même un rôle crucial dans les festins cannibales, Chateaubriand les peignant en nouvelles Erinyes, déesses de la vengeance du Nouveau Monde qui s’en prennent aux prisonniers : 

Les femmes se montrent ordinairement cruelles dans ces vengeances : elles déchirent les prisonniers avec leurs ongles, les percent avec les instruments des travaux domestiques, et apprêtent le repas de leur chair. Ces chairs se mangent grillées ou bouillies, et les cannibales connaissent les parties les plus succulentes de la victime. Ceux qui ne dévorent pas leurs ennemis, du moins boivent leur sang, et s’en barbouillent la poitrine et le visage[40].

            Voilà le mythe du « bon Sauvage » quelque peu écorné, et l’accueil si hospitalier des Indiennes relativisé. Tout porte à croire que ces orgies de massacres relèvent du pulsionnel et révèlent l’envers horrible de la vie indienne, justifiant l’idée que ce paradis a bel et bien son envers. Mais un tel excès n’est pas seulement l’apanage des peuplades indiennes. Chateaubriand, s’appuyant sur Beltrami, rappelle un fait horrible ayant eu cours en Amérique lors de la guerre de 1812 : « Des scènes de barbarie eurent lieu à Cikago [Chicago] et aux forts Meigs et Milden : le cœur du capitaine Wells fut dévoré dans un repas de chair humaine[41] ». 

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            Les solitudes assises à la table

            Lorsque Chactas entame son repas de chair d’ours, de cressons et de mousses, il ne peut s’empêcher de jeter un regard à l’horizon, et de constater : « la solitude de la terre et de la mer était assise à ma table[42] ». C’est sans nul doute le charme des repas pris dans la wilderness que d’avoir pour cadre l’infinie beauté de la nature. Car au fond, si l’on ne vit pas pour manger, manger pour vivre est aussi une vertu dans les solitudes du Nouveau-Monde. Univers prodigue tout autant que violent et dangereux, où l’on se repaît avec délices comme dans un salon mondain avec des hôtes d’un nouveau genre mais où l’on court aussi le risque d’être dévoré et happé par la violence de ces hôtes, celle des eaux submergées du Meschacebé ou de Niagara qui « efface tout », l’Amérique de Chateaubriand est une terre de gastronomie peu commune. Dans l’exercice du repas se concentrent tous les paradoxes de ce monde reconstruit par la plume, l’érudition et la fantaisie de l’imaginaire romantique. N’y a-t-il pas plus roboratif au fond que cette belle phrase de Chateaubriand en mer qui dit à elle seule le charme d’un repas à l’air libre, face au « double azur » du ciel et de l’océan : « Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l’arrière du vaisseau, et l’on dînait à la vue d’une mer bleue, tachetée çà et là de marques blanches par les écorchures de la brise[43] » ?

Sébastien Baudoin.

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[1] Proust, Sodome et Gomorrhe, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, IIe partie, chapitre III, p. 438.

[2] Cœur de filet de bœuf, avec sauce au vin blanc, échalotes confites, estragon et jus de citron. Parfois renommée « Châteaubriant » pour l’associer à la ville du même nom, productrice de viande bovine.

[3] Chateaubriand, Voyage en Amérique [1827], Paris, Gallimard, « Folio classique », 2019, p. 185.

[4] Chateaubriand, Les Natchez [1826], in Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, livre I, p. 172.

[5] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 214.

[6] La cassine est une boisson préparée à base de viorne luisante du Canada (arbuste au feuillage vert vif), sous la forme d’infusion. Le nom de la plante, par analogie, a donné celui de la boisson préparée par son biais.

[7] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 264-265.

[8] Ibid., p. 197.

[9] M. Lewis et W. Clark, La Piste de l’Ouest – Far West I, éd. de Michel Le Bris, Paris, Phébus, 1993, p. 210-211 : « Nous avons vu aussi un courlis et pris trois castors dont la chair est plus appréciée des hommes que tout le reste de nos aliments. » ; « notre équipe a tiré sur quatre castors et en a tué deux ; ils étaient très gras et les hommes les ont beaucoup aimés. » (ibid., p. 212).

[10] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 200-201.

[11] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 228. Ces repas d’oursons peuvent avoir été inspirés par Bartram qui, dans ses Voyages, les mentionnent : « Nous n’eûmes pas le bonheur de trouver des daims ; cependant nous fûmes un peu dédommagés par la prise de trois jeunes oursons, Ursus caudâ elongatâ, qui sont un excellent manger. Nous les mangeâmes à souper, apprêtés en forme de pilaw. »

[12] « On aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux » (Atala, « prologue », in Œuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 35). Dans la Défense du Génie du christianisme (Migneret, 1803), Chateaubriand se défend face à ses censeurs d’avoir imaginé que les ours s’enivraient de raisins, évoquant comme caution Imley, Carver, Bartram et Charlevoix.

[13] « On aurait tort de voir dans cette humanisation des animaux un simple jeu de l’esprit, une manière de langage métaphorique dont la pertinence ne s’étendrait guère au-delà des circonstances propres à l’accomplissement des rites ou à la narration des mythes. Même lorsqu’ils parlent en termes fort prosaïques de la traque, de la mise à mort et de la consommation du gibier, les Indiens expriment sans ambiguïté l’idée que la chasse est une interaction sociale avec des entités parfaitement conscientes des conventions qui la régissent. » (Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, « Figures du continu », p. 43).

[14] Sur cette rêverie, qui peut avoir un soubassement psychanalytique, voir Pierre Glaudes, Atala, le désir cannibale (Paris, P.U.F., « Le texte rêve », 1994).

[15] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 203.

[16] Voir notamment Philippe Desan, Les Natchez : l’utopie, l’abîme et le feu (Paris, Honoré Champion, 1999) et plus récemment Olivier Ritz, Les métaphores naturelles dans le débat sur la Révolution (Paris, Classiques Garnier, 2016).

[17] Chateaubriand, Atalaop. cit., « épilogue », p. 96.

[18] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 263.

[19] Chateaubriand, ibid., p. 194.

[20] Ibid., p. 198.

[21] Claude Lévi-Strauss, « Nous sommes tous des cannibales » [« siamo tutti cannibali » , La Repubblica, 10 octobre 1993), in Les Cahiers de l’Herne Claude-Lévi-Strauss [2004], Paris, Flammarion, « Champs classiques », 2014, p. 79-86.

[22] Ibid., p. 81.

[23] Ibid., p. 82.

[24] Ibid., p. 83.

[25] Ibid., p. 85.

[26] Chateaubriand, Essai sur les Révolutions, in Essai sur les Révolutions/Génie du christianisme, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1978, « Nuit chez les Sauvages de l’Amérique », IIe partie, chap. LVII, p. 442

[27] Dans l’Essai sur les Révolutions, Chateaubriand s’exclame ainsi : « Bienfaisants Sauvages ! vous qui m’avez donné l’hospitalité » (ibid., p. 447).

[28] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 175.

[29] Sur ce sujet, voir notamment Nathan Wachtel, Paradis du Nouveau Monde (Paris, Fayard, 2019).

[30] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 338.

[31] Chateaubriand, Les Natchezop. cit., livre II.

[32] Ibid., livre III.

[33] Ibid., livre VIII.

[34] Ibid., « suite ». Chateaubriand semble avoir repris cette caractéristique de Bartram qui, dans ses Voyages, décrit combien les ours et les racoons (ratons-laveurs) « aiment passionnément le maïs, lorsque les jeunes grains sont pleins d’un lait abondant, aussi doux, aussi nourrissant que de la crème » (Voyages, t. I, p. 333-334).

[35] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 220. Même idée développée en ibid., p. 243.

[36] Ibid., p. 247.

[37] Chateaubriand, Voyage en Amériqueop. cit., p. 268.

[38] Ibid., p. 273-274.

[39] Ibid., p. 277.

[40] Ibid., p. 291.

[41] Ibid., p. 328.

[42] Chateaubriand, Les Natchezop. cit., livre VIII.

[43] Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Paris, Le Livre de Poche / Classiques Garnier, « La Pochothèque », 1989/1998, t. I, livre VI, chapitre II, p. 327. 

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