« L’Amérique chez Chateaubriand »

Lorsqu’il s’embarque pour l’Amérique, de juillet à décembre 1791, Chateaubriand, âgé de seulement vingt-trois ans, le fait en tant que « compagnon des vents et des flots », en digne héritier des corsaires bretons et dans le sillage de Cook. Découvrir une nouvelle voie d’accès au Grand Nord, tel est le « but utile » de son voyage, qui demeure cependant à l’état de rêverie cartographique, une exploration imaginaire née des entretiens enflammés du jeune homme épris d’absolu avec son ami Malesherbes. Il envisage alors de « faire l’épopée de l’homme de la nature, ou de peindre les mœurs des Sauvages, en les liant à quelque événement connu » : cet événement sera « le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727 ». Le parcours des « solitudes américaines » est alors un moyen de trouver les « vraies couleurs » nécessaires pour « peindre » une Amérique exotique et pittoresque… Une fois arrivé sur les terres de Georges Washington, Chateaubriand ne peut que constater l’état de ses faibles ressources et l’ampleur démesurée de son rêve de gloire exploratrice. Le premier mythe, celui d’une Amérique comme terre de découverte des pionniers illustres, s’effondre. Mais le jeune navigateur ne s’en laisse pas compter : il modifie son itinéraire et décide d’arpenter les plaines de l’est américain, non plus en direction du nord, comme initialement prévu, mais en descendant vers la Louisiane. L’Amérique est divisée en ce temps-là entre plusieurs colonies : selon Jean-Claude Berchet, les Européens sont « implantés au Canada (France), sur la bordure atlantique (Angleterre), en Floride (Espagne), enfin en Louisiane (France) ». Chateaubriand prend pour cadre de ses fictions américaines l’espace « français », à savoir celui constitué par la Floride, la Louisiane, le Canada, qui formaient à l’époque « le vaste espace peu habité compris entre le golfe du Mexique […], le Mississipi, les Grands Lacs et les colonies anglaises de la bordure atlantique. Représentés sur le papier comme contigus, ils ont vocation à se rejoindre dans la réalité pour former une continuité territoriale à laquelle on a déjà donné le nom de Nouvelle-France » (« Commentaire », in Chateaubriand, Atala, René, Les Natchez,Librairie Générale Française, 1989). Ce territoire de la Nouvelle-France, il le recompose pour donner naissance à un décor fictif où les distances sont abolies et où se mêlent différents aspects relevant de divers lieux de l’Amérique du Nord. Il crée ainsi un univers pittoresque et exotique propre à fournir un cadre attrayant aux yeux des lecteurs du XIXe siècle, pour qui l’Amérique était encore une terre inconnue… Des notes qu’il prend au fil de son itinéraire dans ces terres immenses, et qui constitueraient selon les dires de l’auteur un manuscrit de « deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio », naissent cinq ouvrages principaux : Atala (1801), René (1802), Le Génie du Christianisme (1802), Les Natchez (1826) et le Voyage en Amérique (1827). Mais l’expérience américaine hante toute son œuvre. Aux deux époques de la création (1801-1802 puis 1826-1827) correspondent deux Amériques, reflets de deux âges de la vie, celui des illusions post-rousseauïstes et des rêveries religieuses exaltées, et celui de l’homme mûr et vieillissant, reconstruisant avec nostalgie les lieux parcourus dans sa jeunesse. Entre le récit de voyage, l’héroïsation autobiographie et la fresque épique, entre le récit désenchanté d’un héros mélancolique et celui de l’errance d’un couple héritier des romans sentimentaux, Chateaubriand construit une Amérique au confluent des mythes. Nous concentrerons notre étude sur les récits de fictions américaines, où l’imaginaire mythique de l’auteur se laisse plus clairement percevoir, afin d’étudier comment se constitue un lieu perçu comme la conjonction de mythes bibliques et païens, organisé selon deux pôles opposés. En effet, l’Eden américain, pour Chateaubriand, est un Eden menacé de destruction violente et de submersion. À la fois Eldorado, retour à l’âge d’Or antique, et lieu où se rejoue le mythe du Bon Sauvage, l’Amérique est aussi un lieu de l’excès dangereux, où la nature menace à tout moment de rompre le bonheur paradisiaque : alors sont convoquées les images du Déluge, de l’enfer et de l’Apocalypse… Une Amérique des origines… Eden, Eldorado et Age d’or : une Amérique syncrétique… Enthousiasmé par la découverte des grands espaces américains, Chateaubriand transpose dans ses fictions cet élan euphorique qui a été le sien lors de son périple, dans une description syncrétique du cadre où évoluent les personnages de ses récits. Entre le mythe de l’Eden, de l’Age d’Or et de l’Eldorado, l’Amérique apparaît sous sa plume comme un paradis naturel. Le prologue d’Atala évoque ainsi les rives du Meschacebé comme la matrice de « ces champs primitifs de la nature » qui constituent l’espace américain. Parcourir ces « solitudes », c’est ainsi revenir à un âge reculé du monde, où apparaissent les « bêtes de la création » à la faveur de la levée de la nuit, une « Amérique sauvage » dotée d’une forêt « vieille comme la terre » (Les Natchez). Du mythe édénique, Chateaubriand ne retient que l’espace inviolé, la splendeur originelle, la vastitude et la prodigalité. Ainsi, le Prologue d’Atala paraît décliner le modèle de paysage qui formera l’ensemble des descriptions constituant le cadre des fictions américaines. Alors que le narrateur d’Atala parcourt du regard les deux rives du Meschacebé, il contemple la quintessence du paradis naturel américain : « grandeur et sauvage abondance » se côtoient et « une multitude d’animaux » sont « placés dans ces retraites par la main du Créateur ». Il s’agit bien d’une « retraite », au sens d’un espace caché, oublié des hommes et qui reste pur, sans trace aucune de corruption, un lieu de recueillement où la nature primitive se réfugie. Il n’est donc pas étonnant de voir s’y adjoindre « silence et repos », « mouvement et murmure » non pas dans l’opposition la plus franche, mais au contraire dans une « tendre et sauvage harmonie », où se mêlent « toutes les couleurs » et « tous les murmures ». L’une des caractéristiques majeures de ces « contrées », appelées « nouvel Eden » par « les habitants des États-Unis » eux-mêmes, selon le narrateur (prologue d’Atala), est bien en effet cette dimension unificatrice, sous le contrôle d’un Dieu d’amour, dont la « main » a donné au tableau de ces « riantes hôtelleries » la touche de la perfection heureuse… Hormis sa splendeur et sa prodigalité, recréées par l’auteur, soucieux de concentrer dans cet espace emblématique des rives du Meschacebé les plus beaux éléments perçus lors de son voyage, l’Eden américain est aussi caractérisé par sa profonde vacuité. Très fréquemment, son caractère vierge est mis en valeur par l’absence quasi totale d’êtres humains, hormis les « Sauvages » qui l’habitent : « désert », au sens du XIXe siècle de lieu retiré loin de la civilisation, « profondes solitudes » qui « n’étaient point troublées par la présence de l’homme », on y sent uniquement la « présence de l’Eternel » (Atala) qui résonne dans le vide de l’immensité. Ainsi, l’Amérique des fictions de Chateaubriand renoue avec un Paradis des origines bibliques, où les hommes ne sont pas encore apparus, et où les héros de fiction, Chactas et Atala, René et Céluta, incarnent Adam et Eve, perdus dans un Eden singulièrement agrandi à l’échelle de l’univers, comme dans le paradis de Milton… Mais à l’Eden s’ajoute l’Eldorado, car l’Amérique de Chateaubriand est aussi une Amérique de la fertilité et des richesses naturelles. Rappelant les origines du mythe de l’Eldorado, Dorita Nouhaud (Dictionnaire des Mythes littéraires, article « Eldorado ») précise qu’il est au départ celui de « l’Homme Doré habitant une vallée plantée de canneliers au bord d’un lac aux eaux vertes ». Cette composante du mythe se retrouve dans l’Amérique de Chateaubriand puisque, si l’homme y est seul, il n’est pas pour autant démuni de ressources : la nature est prodigue et l’abondance végétale et animale n’a d’égale que la nourriture qu’elle fournit aux êtres qui y habitent. « Le grand Esprit » pourvoie ainsi abondamment aux nécessités des habitants du Nouveau-Monde : « mousse », « écorces sucrées de bouleau », « pommes de mai », « noyer noir », « érable », « sumac » en guise de « vin », « dinde sauvage », « ramier », « faisan des bois » tout y est réuni pour fournir un bon repas aux hommes qui s’y trouvent. L’Amérique de Chateaubriand revient donc aux sources du mythe, celui d’un paradis naturel, où prolifèrent les ressources alimentaires. Ainsi, Chactas, revenu au Nouveau Monde après son escapade européenne, traverse des « vallées de pierres revêtues de mousse » et se trouve nourri par les oiseaux qui lui « procuraient une abondante nourriture, et des fraises, des oseilles, des racines » qui « ajoutaient à la délicatesse de [ses] banquets ». La nature américaine est nourricière, elle rejoint le mythe de la mère nature, mais sa description en fait fréquemment un pays d’or, où la lumière fait toute sa richesse : il renoue alors avec l’évolution du mythe de l’Eldorado, faisant du métal précieux un élément omniprésent du cadre naturel. En effet, ce mythe est repris par Voltaire dans l’Essai sur les mœurs et tiré des récits de plusieurs voyageurs espagnols au Nouveau-Monde qui « signalent l’or comme mirage derrière lequel les conquérants espagnols ont couru à travers le vaste continent ». Alors, « l’Homme doré », sous l’effet de la cupidité des conquérants espagnols, devient « un pays doré, l’Eldorado » (Dorita Nouhaud). Dans Atala, la nature est à la fois prodigue et faite de l’or le plus précieux, signes d’une « culture naissante » au sein de « l’antique désert » : « les épis roulaient à flots d’or sur le chêne abattu » ; dans Les Natchez, c’est le soleil qui métamorphose le paysage en terre de richesses : « le soleil, qui se couchait, couvrait d’or les savanes et la cime aplatie des cyprières sur la rive occidentale du fleuve ». À la suite du conseil des Natchez, le lever du soleil permet également au paysage de se couvrir d’or : « l’aurore entrouvrait le ciel ; […] Du fond des bois s’élevaient les vapeurs matinales ; elles se changeaient en fumée d’or en atteignant les régions éclairées par la lumière du jour ». L’Amérique de Chateaubriand est donc un Eldorado, où l’or est dans la nature et les jeux de lumière. Fort de cette richesse paysagère, elle rejoint un troisième mythe, celui de l’Age d’or antique… En effet, si les Natchez mentionnent la présence d’une fontaine de jouvence « sous les ombrages de Floride », où le temps semble s’être arrêté dans « un éternel printemps », c’est à un retour aux temps immémoriaux que nous convie l’auteur de cette épopée indienne. Le mythe de l’Age d’or « offre, dans sa permanence, l’image du bonheur de l’homme, sous le regard des dieux ou de Dieu, comme accomplissement heureux du destin universel » ; « chaque fois que la paix, l’abondance et la justice se trouvent ensemble réalisés par les dieux pour les hommes dans un ordre à la fois naturel et divin, le mythe de l’Age d’or est présent » (Marie-Josette Bénéjam-Bontems, article « Age d’or », Dictionnaire des Mythes littéraires). Au réveil de René, homme de la société accueilli parmi les hommes de la nature, le spectacle qui se déroule sous ses yeux est clairement apparenté à celui d’un âge d’or antique : « Le visage tourné vers le dôme azuré, le jeune étranger enfonçait ses regards dans ce dôme qui lui paraissait d’une immense profondeur et transparent comme le verre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à René, reposait au fond de son âme, en même temps que le frère d’Amélie croyait sentir son sang rafraîchi descendre de son coeur dans ses veines et par un long détour remonter à sa source : telle l’antiquité nous peint des ruisseaux de lait s’égarant au sein de la terre, lorsque les hommes avaient leur innocence et que le soleil de l’âge d’or se levait aux chants d’un peuple de pasteurs ». Régénéré par la perception de la perfection naturelle, René se trouve projeté aux temps de l’antique abondance : comme le signale Jean-Marie Roulin, « la comparaison participe au transfert du paradis antique dans le Nouveau-Monde » (« le paysage épique », in Chateaubriand, le tremblement du temps). Le « dôme azuré » d’une « immense profondeur » souligne la présence latente de Dieu par la perfection infinie de son ouvrage et provoque ainsi le « bonheur » de René, bonheur physiquement ressenti par un ressourcement de tout son être. Mais ce retour à l’état de nature ne va pas sans faire appel à une autre mythe, plus récent, celui du Bon Sauvage, fortement remis au goût du jour par les écrivains du XVIIIe siècle dont Chateaubriand, « au confluent » des siècles, est le direct héritier… La Mission et le pays du bon Sauvage : homme civilisé et homme de la nature… La découverte des « Sauvages » est née avec celle de l’Amérique et a entraîné progressivement l’idéalisation de l’homme vivant en contact étroit avec la nature créant peu à peu un mythe. Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’inégalité, reprend ce mythe et envisage cet « homme à l’état de Nature » comme naturellement bon mais progressivement corrompu par la société. La Hontan, Voltaire ou Diderot ont également dépeint le « Bon Sauvage » à des fins critiques, remettant en cause la colonisation européenne et son bien fondé, dans la lignée de Montaigne. Chateaubriand, dans AtalaRené et Les Natchez, est fils du XVIIIe siècle et reproduit cette opposition entre l’homme sauvage et l’homme civilisé en confrontant les tribus indiennes, et principalement les Natchez, aux colons du fort Rosalie. Mais ce qui le distingue de ses devanciers est que l’opposition entre état de nature et civilisation corruptrice se réalise spatialement. L’Amérique, réduite au territoire des Natchez et à la Louisiane, est le centre d’une tension où la nature menace d’être corrompue par la société. La répartition des lieux reflète cette confrontation entre la tribu et les colons… L’Amérique des Natchez se scinde en deux territoires reproduisant l’opposition entre le pays du « Bon Sauvage » et celui de la société corrompue et malfaisante, menaçant ce paradis indien : entre le fort Rosalie et le village des Natchez, la nature se trouve confrontée, dans sa perfection et sa pureté, à l’imperfection de la société. Dans René, le village est représenté « avec son bocage de mûriers et ses cabanes » qui « ressemblent à des ruches d’abeilles ». À ce lieu tout entier construit sur un modèle naturel abouti, créant une solidarité semblable à celle des cellules d’une ruche d’abeille, s’oppose le fort Rosalie et la colonie française, où règne l’inachèvement, sous le signe de l’hybridation : « Des tentes, des maisons à moitié bâties, des forteresses commencées, des défrichements couverts de nègres, des groupes de blancs et d’Indiens, présentaient, dans ce petit espace, le contraste des moeurs sociales et des moeurs sauvages ». Face à la cohésion du village indien, la colonie française se divise et témoigne de tout l’écart qui la sépare du monde des Sauvages. René sortant de son sommeil est l’emblème de cette métamorphose qui le gagne, passant de l’état d’homme civilisé à celui d’homme sauvage, une fois parvenu dans la micro-société constituée par le village des Natchez : « le frère d’Amélie s’était endormi l’homme de la société, il se réveillait l’homme de la nature » ; autour de lui, « des hommes libres » et « des femmes pures », archétypes des « Bons Sauvages ». Cette dichotomie entre civilisation et état de nature traverse toute l’expérience littéraire de l’Amérique, jusqu’au Voyage en Amérique, où le narrateur perçoit « les défrichements » sur son chemin comme « un curieux mélange de l’état de nature et de l’état civilisé ». Le Nouveau-Monde est en effet encore à mi-chemin d’une complète colonisation : alors que les colonies imposent une civilisation forcée, il reste cependant des îlots de vie à l’état naturel et sauvage et parfois même, des peuples revivent selon les premiers états de la civilisation, comme celui de la Mission du père Aubry dans Atala, qui suit les principes du rousseauisme… Ce village est ainsi décrit comme une société à ses balbutiements, conformément à la manière dont la décrit Rousseau dans son Traité sur l’inégalité : « Là régnait le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature : au coin d’une cyprière de l’antique désert on découvrait une culture naissante ; les épis roulaient à flots d’or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d’un été remplaçait l’arbre de trois siècles. Partout on voyait les forêts livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines. Des arpenteurs avec de longues chaînes allaient mesurant le terrain ; des arbitres établissaient les premières propriétés […] » (Atala). L’« antique désert » prend des allures de « culture naissante » sous la férule du père Aubry, qui constitue une communauté chrétienne de l’ordre de l’utopie, reprenant l’évolution du « Bon sauvage » en homme civilisé, par la naissance de l’agriculture, première étape, puis l’accession à la propriété, seconde étape. Or, c’est la propriété qui entraîne les premières tensions et la corruption de l’homme à l’état de nature, dès lors gagné par la jalousie, la convoitise et l’envie. À mi-chemin de l’état de société, l’Amérique de Chateaubriand présente une nature qui n’est plus seulement gagnée par la civilisation, mais qui en vient aussi quelquefois à reproduire par elle-même l’architecture des villes… À deux reprises, dans le Prologue d’Atala puis dans la description du village de la Mission du père Aubry, la nature est décrite sur un angle architectural emprunté à la société : sur la rive orientale, sauvage, du Meschacebé, la végétation inextricable prend les reliefs d’une ville, « en formant mille grottes, milles voûtes, mille portiques », avec la gradation mimant la métamorphose sous le regard, et les lianes elles-mêmes en viennent à paraître comme des éléments reconstituant une civilisation. Ainsi, des lianes « traversent des bras de rivière sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs » : c’est cet édifice qui semble être la clé de voûte de l’architecture naturelle, puisqu’il trouve une autre expression sous la forme du « pont naturel ». Il devient l’emblème de la faiblesse des hommes qui « imitent souvent la nature » mais dont les « copies sont toujours petites » alors qu’« il n’en est pas ainsi de la nature quand elle a l’air d’imiter les travaux des hommes, en leur offrant en effet des modèles » (Atala). Les rapports mythiques du Bon Sauvage avec l’homme civilisé corrompu sont donc complexes dans cette Amérique colonisée, d’autant plus que Chateaubriand tend à redonner à l’Amérique Sauvage une dimension pittoresque par le détour de la mythologie indienne, qu’il recrée volontiers sur le modèle de la mythologie antique ou de la Bible… Une Amérique reconstruite sur le modèle des mythes indiens… Alors que les colons tentent de s’approprier le territoire américain par le partage de la Nouvelle-France, des Florides ou de la Louisiane, l’espace naturel décrit dans les fictions américaines de Chateaubriand reste aussi, pour une bonne part, appréhendé sous l’angle des dénominations indiennes, empreintes des mythes propres à leur religion. Le « bois du Sang » est le théâtre des sacrifices indiens de la tribu d’Atala, le cimetière des Indiens de la Mission, dans le récit du même nom, est appelé « Bocages de la mort », le ruisseau qui y serpente, « Ruisseau de la paix » et les divinités dénommées tour à tour « Athaensic » (Génie de la Vengeance), « Michabou » (Génie des eaux), « Areskoui » (Génie de la guerre) ou encore « Grand Esprit » (Génie créateur). Ainsi, à travers la pluralité des dénominations divines se lit la dualité biblique du Dieu vengeur (Athaensic) et du Dieu d’amour (« Grand Esprit »). Une Amérique Sauvage est recréée avec un pittoresque certain, où les années sont des « neiges » et où le temps qui passe est annoncé par le cri des oiseaux, le rugissement des crocodiles, établissant alors une véritable chronologie naturelle distincte de celle qui régit l’Amérique des colons. Dans un pays où le Mississipi devient « Meschacebé », pouvant prendre la forme d’une divinité des eaux, certains lieux sont comme en marge du monde : la fontaine de jouvence déjà nommée ou l’« île de l’amour » – « île d’Izephar », qu’Imley désigne à Céluta dans Les Natchez – où « les ondes ne [cessent] de baigner [son] rivage, les oiseaux d’enchanter ses bois et les brises d’y soupirer la volupté », forment ainsi des îlots paradisiaques. Mais tout n’est pas que félicité dans ce monde aux apparences idylliques : comme pour les « puits naturels » des Florides où, « quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, que le puits nourrit dans ses eaux », les lieux de la création du Monde s’opposent à ceux de la destruction, reproduisant la géographie biblique, entre Paradis et Enfer… Ainsi, la « Roche-Isolée », lieu où s’assemblent les indiens pour délibérer, lieu de la hauteur et de la réflexion, est un espace de la Genèse, qui a présidé à la Création du monde selon les croyances indiennes : « Les Indiens racontent que ce fut du sommet de la Roche-Isolée que le Grand-Esprit examina la terre après l’avoir faite, et qu’en mémoire de cette merveille il voulut qu’une partie de cette terre restât visible du lieu d’où il avait contemplé la création au sortir de ses mains » (Les Natchez). À la Roche-Isolée s’oppose le « Lac souterrain », lui aussi un lieu de réunion, mais qui prélude à l’assaut final : « ce lac, semblable à celui de l’empire des ombres », image de l’Enfer de la mythologie grecque ou de la Bible, est entouré d’un gouffre avec des « rochers stériles » qui hérissent « des côtes ténébreuses » et où l’on entend, comme les âmes en peine des damnés, « des bruits lamentables, d’effrayantes clameurs, d’affreux rugissements ». L’Amérique indienne, recréée de manière pittoresque à l’image de la bipartition biblique et païenne entre Paradis et Enfer, est une métonymie de l’Amérique de Chateaubriand dans son ensemble : si le Paradis prend les formes de l’Eden, de l’Age d’or et de l’Eldorado, si le mythe du Bon Sauvage y trouve un terrain propice à son ancrage rousseauïste, il reste un Paradis constamment menacé de destruction par les colons, mais aussi par la nature elle-même, dont les excès sont présentés sous un angle apocalyptique qui finit par précipiter la fiction dans le néant… Une Amérique apocalyptique : entre paradis perdu et menace eschatologique… La menace perpétuelle du déluge : « l’affreuse et sublime nature » et l’imaginaire aquatique du débordement… Incontestablement, l’imagination de Chateaubriand est fluviale tant la métaphore aquatique du fleuve revient incessamment dans son œuvre, au point que l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe se décrive « né entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves ». Cet imaginaire rejoint alors le mythe du Déluge qui nourrit l’ensemble du cadre américain et surtout d’Atala : cette œuvre est en effet encadrée par des images de la destruction par les eaux en son début, en son centre et à sa fin. Dès le prologue, avant la description des rives du Meschacebé, un grand panorama recréé par l’auteur, décrivant la rencontre des quatre grands fleuves américains, les met en scène « gonflés des déluges de l’hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts » et que « les arbres déracinés s’assemblent sur les sources ». L’analogie avec le Nil – instaurée par la périphrase du « Nil des déserts » -, fleuve réputé pour ses crues spectaculaires, fait du Meschacebé une métonymie du Déluge biblique, puisqu’il détruit tout sur son passage mais préserve aussi des îlots de fortune, lointains avatars de l’arche de Noé, pour sauver les animaux « de la Création » de la destruction totale : « tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles, s’embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs et la colonie, déployant au vent ses voiles d’or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve ». À ce premier déluge, soulignant les forces naturelles destructrices, répond un autre déluge qui clôt le récit, celui de la cataracte de Niagara, engloutissant sous ses eaux tout ce que son courant charrie. Ce phénomène naturel est lui aussi rapproché du Déluge, dans son apparence générale : « on dirait une colonne d’eau du déluge ». La mort et la destruction se combinent une nouvelle fois au spectacle des forces naturelles démesurées : « des aigles entraînés par le courant d’air descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajous se suspendent par leurs queues flexibles au bout d’une branche abaissée pour saisir dans l’abîme les cadavres brisés des élans et des ours ». La destruction côtoie les abîmes de l’engloutissement mais la nature reprend toujours ses droits et les cadavres brisés par la force des eaux profitent à d’autres créatures divines, conformément au Déluge biblique, qui préside à un renouveau du monde… L’anéantissement du Déluge parcourt l’ensemble du récit d’Atala, comme une image obsessionnelle. L’eau jaillissante se combine au gouffre et après le déchaînement de l’orage, au centre du récit, Chactas et Atala, horrifiés, constatent les dégâts provoqués par la crue du fleuve : « au pied de la montagne, un bois de pins tout entier était renversé dans la vase, et le fleuve roulait pêle-mêle les argiles détrempées, les troncs des arbres, les corps des animaux et les poissons morts, dont on voyait le ventre argenté flotter à la surface des eaux ». La « vase » et l’argile « détremp[ée] » pourraient renvoyer implicitement à l’activité créatrice, l’argile humide permettant l’exercice de la sculpture : l’écrivain détruit le paysage, ou plutôt mélange les éléments constitutifs de son Amérique idéalisée, végétaux et animaux, pour mieux la reconstruire. Le fleuve, métaphore de l’écriture, permettrait alors de signifier la volonté de créer un chaos des éléments à partir duquel surgira une nouvelle création littéraire : le mythe du déluge est mis au service d’une réflexion métapoétique. Le Meschacebé est bien le symbole de ce déferlement des eaux destructrices, il est le fleuve qui fertilise, mais aussi celui qui déconstruit la représentation de l’Amérique paradisiaque (Philippe Moisan, Les Natchez de Chateaubriand : L’utopie, l’abîme et le feu), au point de devenir l’objet d’une parabole sur la constance et l’humilité où « l’orgueilleux ruisseau » est rongé par le remords d’avoir « franch[i] ses rives » et « désol[é] ses bords charmants », ayant ainsi réduit à un « désert » la nature abondante qui l’entourait. L’Eden américain de Chateaubriand est donc toujours menacé par les excès d’une nature dont la force incontrôlée peut conduire à l’anéantissement de toute sa splendeur originelle, sous l’action d’un Dieu écrivain et démiurge… Les Natchezreprennent ce mythe du déluge et c’est encore par analogie au Nil que le champ de bataille, déserté par les combattants, est décrit comme un paysage de désolation : « aux reflets de la lune », les « cadavres flottants » soulignent la dimension morbide de l’engloutissement du fleuve soulevé par la force des combats, et le Nil se pose comme un modèle de débordement destructeur : « Ainsi, du haut de la forteresse de Memphis, quand le Nil a surmonté ses rivages, on découvre, au milieu des plaines inondées quelques palmiers à demi déracinés, des ruines qui sortent du sein des flots, et le sommet grisâtre des Pyramides ». Au gré de ces analogies, un ailleurs du texte, oriental, surgit et transporte le lecteur vers des contrées immenses, situées de l’autre côté des océans, dans l’Orient fantasmatique des forces incontrôlables du fleuve égyptien… Face au débordement de ces puissances naturelles, certains lieux forment des refuges de fortune, où la félicité trouve asile, représentant des édens en miniature : ils prennent la forme de l’arbre sous lequel Atala et Chactas se réfugient pendant l’orage ou de la grotte qui accueille, dans son abondance végétale, Chactas échoué au retour de son périple européen. La grotte est l’asile du religieux anachorète, comme le père Aubry, représentant le calme de la retraite face au déferlement des éléments naturels. Là se concentrent les éléments essentiels de l’existence en lutte contre les forces destructrices qui l’entourent : Chactas y trouve une fontaine qui coule derrière des « broussailles » de « framboisiers », puis dans la grotte abandonnée du père Aubry, il rencontre « une biche allaitait son faon » alors que le village de la Mission est détruit par les eaux. Dans l’espace américain, principes de vie et principes de mort sont en lutte perpétuelle et il s’agit pour les personnages de chercher une « source limpide au milieu des marais corrompus », un lieu permettant de trouver asile dans leur fuite (Chactas et Atala), dans leurs promenades mélancoliques (René) ou pendant leur quête d’un retour aux origines (Chactas). L’Amérique de Chateaubriand est double si bien que le mythe du Déluge, présidant à un monde renouvelé, fonctionne comme l’annonce d’une fin du monde, d’une apocalypse, comme lors de ce coucher de soleil, durant lequel l’observateur ne sait à quelle extrémité se situer : dans les régions désolées du grand nord canadien, Chactas ne peut que se demander « si on assistait à la création ou à la fin du monde ». Ces deux antipodes structurent l’espace américain et si l’on assiste souvent à des scènes relevant de la Genèse biblique, l’Apocalypse n’est pas loin et vient faire de l’Eden naturel un espace fragile perpétuellement menacé de destruction… L’orage et l’incendie ou l’apocalypse du feu… L’orage, s’il est un topos du roman sentimental tel qu’il est pratiqué au XVIIIe siècle, en tant qu’amplification de l’« orage du cœur » signifié par les larmes d’Atala, est aussi l’occasion pour Chateaubriand de donner à voir un paysage apocalyptique. Si le Déluge préside à un renouveau de la nature, l’Apocalypse met un terme, elle est la clôture qui termine la vie terrestre : « […] l’Apocalypse se fonde sur la foi en un salut futur hors de l’Histoire. Elle suppose donc une rupture radicale entre l’ère présente marquée par le mal, et l’âge à venir du Triomphe de Dieu ». (Danièle Chauvin, article « Apocalypse », Dictionnaire des Lieux Mythiques). L’orage d’Atala décrit cette destruction définitive par le feu dans un chaos des éléments, donnant l’apparence d’un enfer : « Cependant l’obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous l’ombrage des bois. La nue se déchire, et l’éclair trace un rapide losange de feu, un vent impétueux, sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient, le ciel s’ouvre coup sur coup, et à travers ses crevasses on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle ! La foudre met le feu dans les bois ; l’incendie s’étend comme une chevelure de flammes ; des colonnes d’étincelles et de fumée assiègent les nues, qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d’épaisses ténèbres ; du milieu de ce vaste chaos s’élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l’incendie et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s’éteignant dans les eaux ». L’omniprésence du lexique du feu et de l’incendie accroît la force destructrice du spectacle « affreux » et « magnifique » qu’observent les deux personnages en fuite : la force en action se déchaîne depuis le ciel, comme le fruit de la volonté divine et la perspective offerte par les cieux redouble la profondeur infinie de l’embrasement : le ciel « s’ouvre » et les « crevasses » laissent paraître « de nouveaux cieux et des campagnes ardentes ». Le spectacle ne se passe pas tant sur terre que dans le ciel ; tout est détruit, « arbres » comme « bêtes féroces », l’Amérique de la Création s’effondre et semble s’annuler définitivement pour aboutir au néant, comme le suggère le « tonnerre qui siffle en s’éteignant dans les eaux ». L’eau du Déluge éteint le feu rugissant de l’apocalypse pour conduire à un paysage d’une neutralité stérile : or, de manière symétrique, si l’eau est une force de destruction aboutissant à une régénération, le feu est son pendant stérile, puisque suite à l’embrasement, rien ne survit. Ce paysage annonce celui des Natchez, pour lequel Philippe Moisan parle d’« autodafé » ou d’« autoconsumation » d’où « il ne reste donc que des cendres, un sol infertile, calcifié, un sol traumatisé par les flammes » (Les Natchez de Chateaubriand : L’utopie, l’abîme et le feu). Ainsi, Chateaubriand construit une Amérique se rapprochant des Enfers par la prédominance du thème de l’embrasement, qui se retrouve notamment lors des combats entre les indiens et les colons… Dans Les Natchez, l’amplification épique à laquelle se livre l’auteur donne naissance à un paysage chaotique où la violence des combats à venir est amplifiée par celle des éléments décrits, écho qui dramatise l’action et lui donne une dimension totalisante. L’analogie avec « l’ardente canicule » dans « les mers du Mexique » permet d’établir un paysage de la guerre aux résonances apocalyptiques : « La nature se voile : les paysages s’agrandissent ; la lumière scarlatine des tropiques se répand sur les eaux, les bois et les plaines ; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel ; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de l’embrasement de l’univers : ainsi paraissent les armées arrêtées l’une devant l’autre et prêtes à se charger avec furie ». L’allusion explicite à l’Apocalypse, par « ces temps annoncés de l’embrasement de l’univers », vient au terme d’une description qui amplifie le cadre du récit pour lui donner une dimension gigantesque et disproportionnée. De la même façon, la description de l’approche de la guerre entraîne la mise en place d’un paysage nocturne où les flammes s’allient à une certaine terreur cosmique : « La nuit régnait : des nuages brisés ressemblaient, dans leur désordre sur le firmament, aux ébauches d’un peintre dont le pinceau se serait essayé au hasard sur une toile azurée. Des langues de feu livides et mouvantes léchaient la voûte du ciel. Soudain ces feux s’éteignent ; on entend quelque chose de terrible passer dans l’obscurité, et du fond des forêts s’élève une voix qui n’a rien de l’homme ». Le feu apocalyptique se combine à une voix d’essence mystérieuse pour conférer au cadre des combats l’aspect terrifiant du surnaturel divin. Le mythe de l’Apocalypse est donc utilisé par Chateaubriand à des fins expressives mais également pour sa dimension proprement eschatologique, puisque ce mythe se retrouve comme matrice présidant à la clôture de ses récits américains en décrivant la fin d’un monde… Une vision eschatologique de l’espace américain… Ayant traversé cet Eden américain menacé par l’envahissement progressif des colons, Chateaubriand ne peut le décrire que comme un paradis en voie d’être anéanti, préfigurant ce qu’il pressent lui-même, à savoir la fin de cette Amérique sauvage des temps primitifs en mettant en scène, comme le note Philippe Moisan, « le meurtre de cette idéalité qu’était l’image de l’Amérique au XVIIIe siècle ». Ainsi, Déluge ou Apocalypse, il s’agit de représenter, par l’emploi de ces mythes bibliques, la fin d’un monde et d’une civilisation. Le débordement des eaux et l’engloutissement symbolisent ainsi la disparition d’un univers fragile, dont l’existence ne pouvait perdurer face à l’invasion grandissante de la société. Tout laisse à croire que la nature se saborde elle-même. Dans Atala, la crue du lac a soustrait aux mains des colons les tombeaux d’Atala et du père Aubry et Chactas, revenu trop tard au village de la Mission, ne peut que constater l’ampleur de la destruction : « Il arriva à l’endroit où était située la Mission, mais il put à peine le reconnaître. Le lac s’était débordé et la savane était changée en un marais ; le pont naturel, en s’écroulant, avait enseveli sous ses débris le tombeau d’Atala et les Bocages de la mort ». Seul le serpent du missionnaire survit au milieu des « ruines » ainsi que la « croix […] alors à moitié entourée d’eau », qui forme une synecdoque de la Mission engloutie comme le rêve évanoui de l’utopie chrétienne constituée par la société du « Bon Sauvage ». À l’image de cette croix, l’Eden américain devient un paysage du vestige : il ne s’agit plus de contempler avec ravissement la splendeur des éléments naturels, mais de se souvenir en méditant sur des lieux de ruines, tel le rocher où René ruminait ses malheurs : « René marchait en silence entre le missionnaire, qui priait Dieu, et le Sachem aveugle, qui cherchait sa route. On dit que, pressé par les deux vieillards, il retourna chez son épouse, mais sans y trouver le bonheur. Il périt peu de temps après avec Chactas et le père Souël dans le massacre des Français et des Natchez à la Louisiane. On montre encore un rocher où il allait s’asseoir au soleil couchant ». La fin de René se présente comme la chute d’un monde et l’ellipse narrative entraîne une accélération du récit qui le fait basculer dans la précipitation de l’anéantissement. En quelques lignes, le destin des héros est scellé par la mort, et seul subsiste un vestige de cette apocalypse narrative, le rocher, comme la croix, lieu impérissable du souvenir… La conclusion des Natchez est elle aussi brusque et violente, non plus seulement sur le plan narratif, mais dans la description de la scène du double suicide de Mila et Céluta dans la cataracte de Niagara : « Mila et Céluta, se tenant par la main, s’approchèrent du bord de la cataracte comme pour regarder au fond, et, plus rapides que la chute du fleuve, elles accomplirent leur destinée. Céluta s’était souvenue que René, dans sa lettre, avait regretté de ne pas s’être précipité dans les ondes écumantes ». La cataracte retrouve in fine son rôle de gouffre qui engloutit tout ce qui se trouve pris dans la force de ses courants : cette fois-ci, ce ne sont plus les arbres ni les animaux qui s’y trouvent précipités, mais les deux héroïnes du récit, dans un pathétique accentué par l’utilisation de la périphrase euphémistique de l’accomplissement de la « destinée ». Une certaine fatalité condamne les compagnons et les proches de René, entraînant l’ensemble du paysage avec lui : la fin d’une civilisation est bien le fruit de l’introduction en son sein d’un être civilisé, prétexte à la destruction d’un monde naturel jadis immaculé, aujourd’hui corrompu. Au-delà de la culpabilité seule de René, c’est tous les hommes de la société qui sont agents de la fatalité qui anéantit ce paradis illusoire : comme le déclare Philippe Antoine, pour l’auteur du cycle américain, « les paradis sont (nécessairement) perdus » (« Le paysage américain chez Chateaubriand », Enfances, voyages de Chateaubriand – Armorique, Amérique). Le récit de Chateaubriand, dans le vœu ultime d’« avoir coulé comme [les] flots » du Meschacebé, réalise l’ultime vestige du paysage américain, vestige littéraire qui, au confluent des mythes, redonne vie à cet Eden à jamais disparu.

Sébastien Baudoin.

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